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La Pierre, 1 : le brouillard

Petite suite karstique, 1/4

samedi 6 novembre 2010, par JB


J’ai déjà parlé de cette vieille passion d’enfance pour ce lieu mythique pour tous les amateurs de spéléologie, qu’est la Pierre Saint-Martin.

Il y a des livres que l’on découvre enfant au fond d’un carton, dans le grenier de ses parents, et dont on ne sait pas d’où ils viennent ni si quelqu’un les a lus un jour. À l’âge où on peut commencer à rêver d’îles au trésor, de mines d’or au Klondyke, de la Patagonie, ou simplement d’aventures souterraines. Pour moi ce livre c’était « Le gouffre de la Pierre Saint-Martin » de Haroun Tazieff. [1] Bien avant de découvrir les autres grands classiques de la littérature spéléo : Casteret, Martel...

Et on se dit qu’on aimerait bien voir en vrai cette île, ou qu’un jour on fera le voyage vers Nome, Anchorage. Punta Arenas et le cap Horn. Ou le col de la Pierre Saint-Martin qui est quand même moins loin. Pour voir l’entrée de ce fameux gouffre, sachant qu’on ne pourra jamais en découvrir l’intérieur.

Il y a une quinzaine d’années, lors d’un passage en famille dans la région, je m’étais échappé une journée pour monter au col. C’était l’été, il faisait beau, j’avais été soufflé par la grandeur austère du paysage de ce karst montagnard. Avais vu de nombreux gouffres sur le lapiaz, mais n’avais pas trouvé le gouffre : le puits Lépineux, l’entrée historique de ce qui fut en son temps (dans les années 50-60) le gouffre de tous les records : le plus grand puits (350 m), la plus grande profondeur (1400 m), le plus long développement (15 km de galeries à l’époque, plus de 80 à ce jour, et ce n’est pas fini), la plus grande salle souterraine au monde (La Verna). Avec aussi l’amer goût du sang, celui de Marcel Loubens qui y fit une chute mortelle en 1953. Un des premiers drames de l’histoire de la spéléologie, médiatisé à l’extrême à l’époque. Et que le bouquin de Tazieff a relaté pour toutes les générations suivantes d’amateurs de cavernes, comme une épopée sportive, scientifique et surtout humaine, magnifique.

Aujourd’hui « La Pierre » (le Saint-Martin étant une évidence) ne détient plus aucun de ces records, qui sont plutôt en Patagonie ou Nouvelle Guinée. Mais il reste dans l’Ancien Monde, le gouffre d’exception, le gouffre de référence, la cavité mythique. Celle dont tout amateur de spéléo rêve de faire un jour une traversée, car avec 80km de galeries, il n’est évidemment plus question d’en faire l’intégrale.

Il est donc de ces lieux mythiques, et des livres pour vous les faire découvrir.

Il y a aussi des moments dans la vie, où l’on ne sait plus trop qui l’on est, où l’on va, ni avec qui, ou plutôt sans qui, et où le besoin se fait impératif, de se replonger au plus profond de ses racines et de ses rêves, pour tenter de se retrouver soi-même. Dans ce cas la fuite ne peut se faire que vers le pays d’enfance, ou le pays des rêves. Ou mieux : le pays des rêves d’enfant.

Aussi avec les enfants on a pris la route pour les Pyrénées. Premier jour de vacances dans la vallée, à crapahuter dans les majestueuses gorges d’Ehujarre. Le deuxième jour, il avait plu la nuit, et neigé sur les sommets. Les enfants avaient envie de voir la neige (en Charente-Maritime et Morbihan, c’est plutôt phénomène rare...) et on est donc montés au col de la Pierre Saint-Martin. Je les avais prévenus qu’on ne verrait rien, que l’endroit est réputé pour ses brouillards impénétrables (les randonneurs et spéléos les redoutent et s’en méfient ; et même un berger, qui pourtant connaissait bien le coin, est mort de froid sur les lapiaz il y a quelques années, pour s’y être égaré à la recherche d’une brebis). Que ce n’est pas le temps que moi j’aurais choisi pour leur faire découvrir La Pierre.

Mais justement c’est ça qui leur faisait envie. Et ça me réjouissait intérieurement car je n’avais vu le col que sous le soleil de juillet, et moi aussi avais très envie de le découvrir dans les nuages.

C’est donc en début d’après-midi que l’on est montés. En serrant un peu les fesses dans les virages car à 17 ans la conduite accompagnée ce n’est pas exactement pareil dans le pays Rochefortais ou dans les lacets déjà enneigés d’un col Pyrénéen.

Détour par l’hideuse station de ski à la recherche d’une boîte à lettres que l’on ne trouvera que deux jours plus tard à l’intérieur d’une galerie marchande déserte (y revenir pour photos).

Les chalets fermés dans le brouillard, environnés de rochers, crevasses, arbustes tordus par le vent, comme une ville fantôme d’Alaska (idem).

Et puis la montée finale vers le col. Arrêt dans la neige face à la fameuse borne-frontière 262. Depuis des siècles, le lieu d’un pacte annuel entre bergers français et espagnols sur l’utilisation des pâturages et surtout de l’eau rarissime sur le karst (mais quatre énormes rivières dessous...) Le symbole du massif.

Borne-frontière 262

Je la retrouve presque identique à la gravure de René Péron dans ma vieille édition Jeunesse Pocket du Tazieff ; un peu plus usée, penchée, et noire sous les cristaux de glace. Stèle solitaire.

Borne 262

Je m’agenouille devant avec le Rolleiflex pour la photo. Et une deuxième une heure après, parce que c’est la photo que je voudrais ramener à la maison, qui contient pour moi tout le reste du paysage, et que ça serait trop bête d’avoir raté la première pour une raison ou une autre (pas de contrôle immédiat, en argentique...)

On fait quelques pas sur la route où ne passe personne. Il fait très froid, -4, du vent, 15 m de visibilité. Pas question de s’aventurer sur le lapiaz.

Pourtant j’aimerais bien quand même le voir enfin, ce trou Lépineux. Il me semble me souvenir qu’il faut descendre un peu côté espagnol, et qu’on devine alors un petit thalweg, au fond duquel il se trouve.

Ce que l’on fait. Et l’on trouve.

Pierre Saint-Martin

Sitôt passé la crête le brouillard est moins opaque. De la route on aperçoit la construction qui a été faite autour du puits. La plaque commémorative pour Loubens, et en français, basque et espagnol la devise de Feliz Ruiz De Arcaute :«  Le maillon n’est rien, la chaîne, seule, compte. »

Je descends dans le ravin, dans l’éboulis enneigé contre l’avis des enfants qui disent que je ne retrouverai pas le chemin si le brouillard s’épaissit, que je ne pourrai pas remonter l’éboulis. Mais j’ai rendez-vous...

Gouffre Lépineux

Le gouffre est maintenant recouvert par une sorte de cahutte vernaculaire, fermée par une grille cadenassée. Je colle mon visage aux barreaux, respire le souffle de la montagne. C’est noir. Profond. Angoissant même pour un amateur d’abîmes. Je sais qu’à 80 mètres il y a une petite plateforme, et ensuite plus de 200 mètres de plein vide. Les gars qui se sont lancés là-dedans autrefois au bout d’un filin métallique de quelques millimètres déroulé par un treuil à pédales, avaient un sacré cran. Ou une belle inconscience. Ou les deux.

C’est ici un haut-lieu où l’on resterait des heures à rêver et méditer, comme à la Fontaine de Barenton en Brocéliande. Sauf qu’ici mythe et réalité ne font qu’un.

Derrière le gouffre, cette belle doline que je reconnais aussi sans l’avoir jamais vue ailleurs que dans les livres.

Doline

Je m’arrache péniblement au souvenirs de lecture, aux rêves adolescents de descentes dans les profondeurs de la Terre, et remonte à quatre pattes l’éboulis vers la route et les enfants. Avec le sentiment d’un acte, un pèlerinage, qui attendait depuis longtemps d’être accompli, et l’est enfin. Je dis aux enfants « Maintenant je peux mourir en paix, j’ai vu le Gouffre Lépineux » « — Ouais, mais on a encore besoin de toi pour ramener la voiture », dit Laure.

On fait quelques pas dans la neige, je photographie des arbres, pense à ceux que Michael Kenna a photographiés à Hokkaïdo. Ceux-ci comme de gros bonsaïs ; paisibles aujourd’hui, mais on sent bien la difficulté de leur existence, entre l’absence de sol, le froid, la sécheresse et le vent fou. On se prend tous en photo avec le vieux Nikon chargé en couleur. Celles prises par les enfants seront sans doute floues car j’ai débrayé l’autofocus qui était perdu dans le brouillard, et pas pensé à leur dire.

La Pierre Saint-Martin n’est jamais aussi belle, que dans le brouillard.

P.-S.

Pour découvrir le gouffre Lépineux de l’intérieur, voir les très belles photos de Brice Maestracci

Notes

[1Téléchargeable gratuitement sur le site de l’ARSIP.

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