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La Pierre, 4 : le vent

Petite suite karstique, 4/4

mercredi 10 novembre 2010, par JB


Sortis du gouffre vers 15 heures, on prend le thé au gite.

La journée n’est pas finie et c’est notre dernier jour de vacances. Nous avions prévu hier, de monter au col à la nuit, pour regarder les étoiles. Mais le temps est totalement couvert, le vent fort même dans notre coin de vallée, ce n’est plus la peine d’y penser.

Pour autant j’ai envie de remonter une dernière fois à la Pierre Saint-Martin. Nous y aurons vu le brouillard, la neige, le soleil, pourquoi pas le vent ? Les filles toujours partantes, Jo restera digérer sa découverte de la spéléo dans son lit avec un bouquin.

On se gare encore une fois devant la borne frontière 262 qui a perdu son habillage de glace, au pied d’une pancarte illisible.

Le paysage est à nouveau différent, ce n’est plus la mélancolie silencieuse du brouillard, ni la grandeur limpide et lumineuse des espaces enneigés.

Je tente quelques photos autour d’un cayolar (je ne sais pas si on dit toujours comme ça, quand c’est du parpaing et plus de la construction vernaculaire). À côté, un pylône improbable, peut-être reste d’éolienne, de repère géodésique, ou station météo ? [1]



J’ai fait l’erreur de charger le Rolleiflex en 100 ISO. Dès que l’on sort de l’abri d’un rocher ou d’une crête, on a bien du mal à se tenir debout dans le vent ; je me campe tant bien que mal sur les jambes, mais impossible de tenir l’appareil fermement et la plupart des photos de ce film, prises au 1/50e ou 1/100e, seront complètement floues.

Sur la crète c’est intenable : on tient à peine debout, impossible d’avancer contre le vent. On s’engage sur le GR10 qui est relativement à l’abri du Soum de Lèche.

Le paysage me rappelle à la fois le Causse, et l’Aubrac, où j’ai traîné pas mal mes bottes et mes appareils photo autrefois. Après tout on est sur un haut-plateau, comme en Aubrac, et en terrain karstique comme sur les causses. Et comme j’aime autant les causses, que l’Aubrac, pas étonnant que j’aime tant cet endroit.

Arrivé à la fin de mes 12 poses, je change de film pour un HP5 plus rapide, car s’il y a moins de vent la lumière décline aussi.

En cette saison, par ce temps et à cette heure, pas âme ou bête qui vive. Juste des traces du pastoralisme d’été.

C’est en redescendant que l’on fera la rencontre. Un couple, le monsieur d’une soixantaine d’années, la femme semble plus jeune. Avec des enfants, ou petits-enfants, les deux options possibles. Lui me demande si je sais ou se trouve le gouffre Lépineux. Bien sûr que je sais, maintenant... et lui indique. Au revoir, bonne balade.

Je fais quelques pas et me ravise. Quelqu’un qui cherche précisément le gouffre Lépineux, dans la toute fin d’octobre, à six heures du soir sur un col désert et par un vent à ne pas mettre un animal dehors, ne peut être totalement mauvais, ni inintéressant.

Demi-tour :

« — Vous savez, le Lépineux, ça n’a rien de très spectaculaire... Celui-ci (on est à côté d’un grand aven) est bien plus impressionnant... Avec la construction qui est dessus, il n’y a plus rien à voir...
— Je le sais bien, mais vous comprenez, c’est pour le mythe... Depuis 1953 je rêve de le voir, ce gouffre, et n’ai jamais eu l’occasion de venir dans le coin... Je me trouvais l’autre jour à Bilbao, et j’ai entendu dire que la salle de La Verna était maintenant ouverte au public. Alors on est venu dès qu’on a pu... J’ai lu presque tout ce qui s’est écrit sur ce gouffre, Monsieur, vous n’imaginez pas comme il m’a fait rêver... Et on a visité La Verna cet après-midi, on en sort juste...
— Oh, si, j’imagine très bien... Moi c’est pareil, sauf que c’est seulement depuis 35 ans... La Verna on y était aussi tout à l’heure, avec les enfants...
— Ah, c’est vous qui êtes allés à la salle Chevalier ? Il me semblait bien aussi reconnaître votre fille... On était dans le 4x4 qui montait quand vous redescendiez, quand notre accompagnatrice vous a demandé si ça c’était bien passé, j’ai vu son visage s’illuminer, elle avait l’air tellement ravie...
 »

On parle un peu. Il a connu personnellement Norbert Casteret. Lui a même montré une pipistrelle albinos qu’il avait capturée (ça ne s’invente pas). Pour ne pas être en reste, lui dis que j’ai numérisé le bouquin de Tazieff, et échangé des mails à une époque, avec la fille de Casteret : « Maud ? — Non, Gilberte... »

La personne qui lui a parlé de La Verna est mordue de spéléologie, et, elle, est pratiquante. Il lui avait demandé où elle en faisait : « — Surtout à La Pierre. — Quelle Pierre ? — Ben, LA Pierre... La Pierre Saint-Martin, quoi... »

On serait resté là des heures, en plein dans le vent fou du col de la Pierre, à s’échanger nos souvenirs de spéléologues en chambre — ou de bibliothèque. Heureux l’un comme l’autre des rêves accomplis, même tardivement. Peut-être justement d’autant plus, parce que, tardivement.

Mais il fait vraiment froid, il faut gueuler plus fort que le vent pour s’entendre. La nuit ne va pas tarder à tomber, et les bagages à faire pour demain.

Ils se dirigent vers le Lépineux pour ce que je sais être son pèlerinage à lui aussi, et nous on laisse le vent se déchaîner sur le Soum de Lèche pour redescendre sur Sainte-Engrâce. Demain on retrouve nos marais. Il y vente souvent aussi, mais ce n’est pas la même chose.

Notes

[1Je l’ignorais au moment des prises de vues et de la mise en ligne de ce billet : le pylône photographié est ce qui reste de l’éolienne de Corentin Queffelec.

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