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Vous pouvez m’appeler Jaco

Hommage à Jaco Pastorius

09-12-2010

Je n’aime pas particulièrement mon prénom, même si le fait de le partager avec Brel, Higelin et Demy m’est assez réconfortant. Mais il ne me dérange pas plus que ça non plus, ayant eu le temps de m’y habituer.

Par contre, j’ai toujours détesté le sobriquet de « Jacquot » : ça me faisait trop penser au sale perroquet « Jacko » de Tintin au Congo, qui mord la queue de Milou et lui refile la psittacose, ainsi qu’à tous les oiseaux affublés à sa suite, de ce nom assez générique. Heureusement, on ne m’a pas souvent appelé comme ça.

Est-ce pour cela que depuis des années, je connais de nom Jaco Pastorius, et je sais qu’il s’agit d’un bassiste de jazz-rock, ou jazz fusion, mais que je n’avais jamais eu l’occasion, ni l’envie particulière de découvrir. Et puis d’abord, c’est quoi un bassiste ? Un mec qui fait doum-doum-doum-badou-badoum derrière les vrais musiciens : le guitariste, le type aux claviers. Un faire valoir, sûrement pas un soliste. La preuve, c’est que sur les enregistrements studio des Stones, c’est Keith Richards qui tient la basse, alors qu’il n’est pas bassiste. [1]

Pourtant j’aime beaucoup la guitare basse, dont j’ai essayé à plusieurs reprises de jouer, sans succès, comme tous les instruments auxquels je me suis frotté. Sauf à faire doum-doum-badou-badoum. Mais on s’en lasse assez vite, et en plus ça fait mal aux doigts. N’empêche, quand j’aurai vraiment plein de sous, je m’offrirai une Rickenbacker 4003, juste parce que c’est le plus beau dessin de guitare jamais créé. Je la mettrai dans mon cagibi, l’astiquerai, la prendrai en photo, ferai doum-doum-badou-badoum dessus pendant une semaine jour et nuit, puis la conserverai juste pour la regarder amoureusement : la jouer pour de vrai je sais bien que je n’en serai jamais capable. Mais il y a bien des gens qui achètent des chevaux qu’ils sont incapables de monter, ou un Leica M juste pour le garder dans une vitrine ou frimer avec, alors pourquoi pas une guitare basse ?

Toujours est-il que depuis quelques temps, on a la télé via ADSL à la maison. Du coup, j’ai pris aussi un abonnement à Mezzo, pour les ballets classiques qu’affectionne la petite, et les concerts de jazz pour bibi. Le premier que j’ai enregistré (sans rater, pour une fois, c’est assez simple avec une Freebox), c’était Weather Report. Je connaissais le nom du groupe, mais pas sa musique. Et surtout le nom du type aux claviers, Joe Zawinul, que je n’avais pas plus entendu mais que j’avais très envie de découvrir. Je le situais peu ou prou comme une sorte de Herbie Hancock ou Chick Corea.

Le lendemain matin, gros plaisir, gros choc, en découvrant ce groupe, enregistré à Montreux en 1978. Bien sûr, les pattes d’eph’ des musiciens, et la moustache et le petit bonnet de Zawinul évoquent les 70s de façon assez amusante voire ridicule. Mais le son de ses claviers, ceux que j’aime tout particulièrement : Fender Rhodes, ARP 2600, Oberheim 4 voies, les claviers qui me faisaient tant rêver à 15-17 ans... Bonheur, extase presque.

Et puis surtout, un type extraordinairement virtuose, présent, avec un gros, gros, son, à la basse. Et incroyablement jeune, félin, et beau comme une statue, avec des doigts longs à faire pleurer de rage un pianiste : Jaco Pastorius. Une sorte d’icone, comme une synthèse de Mick Jagger, Jimmy Page, Jimi Hendrix et Jim Morrison jeune. Pas un accompagnateur boum-boum-badoum, non : la pulsation, le sang, la lumière du groupe.

Je suis resté baba devant cette vidéo, à baver devant Pastorius et sa vieille Jazz Bass écaillée. Le plus gros choc ressenti devant un musicien, depuis la découverte de Glenn Gould ça fait pas mal d’années maintenant.

Depuis trois jours à la pêche sur YouTube, aux vidéos de Pastorius. Venu seulement plus tardivement à lire sa bio, tant c’est sa musique et son jeu de basse qui me captivait.

(dans l’intro, la basse est doublée à l’unisson par l’ARP 2600 de Joe Zawinul, ce qui explique le vraiment très gros son...)

( ne manquez pas à 1:55 le beau sourire de complicité de Jaco, à Joe qui vient de jouer un accord insolite...)

La tristesse d’apprendre que Jaco Pastorius, que je croyais toujours vivant, était décédé à trente-cinq ans en 1987. L’empathie en découvrant qu’il était atteint de trouble bipolaire : ça n’est pas tout à fait mon cas, mais j’ai quand même aussi une tendance marquée aux alternances d’enthousiasme et de dépression excessifs : suffisamment pour m’en être inquiété à une époque, et m’être trouvé un score plus qu’honorable aux tests de diagnostic du TB que l’on trouve sur le net. Enfin, bon, il paraît qu’on serait quelques 2 à 8% de la population à être comme ça, dont sans doute une bonne proportion de braves gens qui l’ignorent, et/ou vivent simplement avec, vaille que vaille.

En tous cas moins que ce pauvre Jaco qui a eu vraiment une vie salement marquée, et même foutue en l’air par ce qui est dans les vrais cas sérieux, une vraie saloperie de maladie.

Un vrai musicien de génie. Un destin tragique, une fin de vie lamentable (à l’image de Jim Morrison, de Van Gogh, autres bipolaires) et une mort tout aussi sordide, de clochard tabassé dans une discothèque (pour cela, peut-être, que j’ai depuis toujours, une peur panique et une phobie incoercible, de ces endroits ?)

Une légende, quoi. Comment ne pas être fasciné. Par le talent, par la personnalité, tous les deux hors de toutes les normes (Gould, aussi...)

Seul dans la maison. Weather Report à fond les manettes et les basses dans le salon. Jo en rentrant du lycée a dit : « c’est zarbi, ta musique, mais ça brasse ». Ouaip, on peut dire ça comme ça.

Maintenant vous pouvez m’appeler Jaco, ça ne me dérange plus, et même ça me fera plaisir. Et à côté de la Rickenbacker, il faudra un jour une Jazz Bass Jaco Pastorius Edition dans le cagibi. Juste en hommage.

Notes

[1« Keith thinks he can play bass » aurait dit Bill Wyman, si j’en crois cette fraternelle et excellente biographie.

Messages

  • Bien... je découvre aussi.

    je connaissais le nom du groupe, et à l’écoute, des morceaux ne me sont pas inconnus.

    Mais en effet, sur les vidéos que tu as mis en ligne sur facebook, je remarquais la longueur extravagante de ses doigts.
    Au moins le point commun avec Glenn Gould, cette façon de bouger les doigts.

    Bien à toi.... Jaco !!

  • j’écoute régulièrement (sur Spotify) disque solo enregistré live en Italier

    cherche donc aussi Jah Wobble....

  • si c’est que l’affaire de deux semaines, je peux te prêter une basse !
    amitiés