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Herr Zawinul

De la musique qu’on écoutait, et celle qu’on ne connaissait pas à l’époque

19-12-2010

J’ai toujours deux ou trois métros de retard avec la technologie, et bien plus encore avec la musique.

Ainsi de l’écoute de musique en ligne. Je ne connais Deezer et Spotify que depuis une quinzaine de jours. Enfin, connaissais de nom, mais jamais eu jusqu’ici la curiosité d’essayer. Je ne suis pas très curieux d’une façon générale, et j’ai un peu tendance à me contenter de ce que j’ai sous la main, par paresse. En l’occurrence, YouTube, qui permet de faire de belles découvertes, mais question qualité audio, et agrément d’utilisation, n’est quand même pas la panacée.

Il aura fallu cette découverte, par la télé en fait, de Weather Report pour que l’envie me prenne pour de bon, de partir à la découverte du répertoire de ce groupe exceptionnel. Avec Deezer. Oui, je sais, il paraît que Spotify est mieux, mais le support de Linux pas vraiment au point semble-t-il, alors pris un abonnement Deezer. Pour éviter la pub, un meilleur son, et parce que je trouve normal que les artistes soient rémunérés lorsqu’on écoute leur musique en ligne (en espérant qu’ils le soient réellement, et même si Pastorius, plus de vingt ans après sa mort, ça lui fait une belle jambe).

Je me suis donc fait une immersion profonde dans l’univers de Weather Report. Notamment leur premier album avec Jaco, dont j’ai lu sur un blog : « qui n’a pas écouté l’album Heavy Weather — mais pas seulement ! — devrait être pendu par les roubignolles à une corde de guitare basse ». Ouf, j’ai eu chaud. Enfin y’a lurette aussi, que j’ai vendu ma belle basse, donc plus de cordes dangereuses pour mes précieux organes, à la maison.

Si ma première fascination pour Weather Report s’est focalisée sur Jaco Pastorius, j’ai très vite quand même conçu aussi une vraie admiration, pour Wayne Shorter et Joe Zawinul, les deux fondateurs du groupe (non pas que les batteurs soient à la rue, mais je suis totalement dénué de sens du rythme, et j’ai beaucoup plus de mal à apprécier un bon jeu de batterie, que celui d’un instrument plus mélodique).

De Zawinul aux claviers, je retiens les harmonies rares et sons bricolés du Rhodes, les riffs brefs, épicés et intenses, et le gros son de ses synthés ; notamment le mythique ARP 2600 qu’il jouait à deux exemplaires à l’époque du Report. Il faut avoir essayé de tirer d’un synthétiseur analogique modulaire autre chose que des bruits de tuyaux bouchés et de chasse d’eau anorexique, pour savoir à quel point c’est une machine ingrate, un bête générateur de sons imprévisible, très très éloigné de ce que l’on met généralement sous le vocable d’instrument de musique :

Zawinul avait une maîtrise assez hallucinante de la programmation du 2600 (dont il était impossible de mettre en mémoire les réglages, et quasiment tout aussi impossible, de les reproduire à l’identique une fois l’autre). C’était surtout un instrument de studio, et de laboratoire de sons. Lui en jouait deux sur scène. Avec une musicalité incomparable, chacune des deux machines ayant selon lui, sa propre personnalité : « I want orchestral sounds from a synthesizer, the kind of realism beyond imitation. I can make the 2600 sound like Coltrane, just like Coltrane...or change it to soft, haunting flutes. My first 2600, ’Eins,’ is my soft synthesizer, with a clear, clean sound I have never heard on any other. ’Zwei,’ my second 2600, gives me a harder edge, so they are complementary. »

À cause de la complexité du 2600 (et a fortiori des Oberheim modulaires qu’il utilisait aussi, réputés à l’époque extrêmement difficiles à programmer), on voyait et entendait sur scène, à l’époque, plutôt des ARP Odyssey, ou des Moog : « I like the Arp because of what I can do with it. I hear the Moog, it’s immediately the Moog. With the Arp I can do things that will fool the heck out of you. I can hide between voices, I can do all kinds of things. To me it’s a much more natural sound. The variety of colors is greater, too. Woodwind sounds... if you have the right hearing, you can really get it. But it takes time and work—like if you’ve got the coordination of a fighter, getting those combinations together—it’s the same here, you get your moves together so that you can perform with it. » [1]

Je radote pas mal sur ce blog (mais c’est aussi à ça que ça sert, de défouloir), les synthés analogiques c’est pour moi un univers d’enfance mystérieux et magique, et une fascination qui ne s’est jamais affadie, quand les machines numériques modernes, aux possibilités sonores évidemment décuplées, ne m’intéressent pas tant que ça (mais elles ont été adoptées par Joe Zawinul, dès leur apparition, même s’il a gardé tous ses anciens synthés).

Du coup j’ai eu envie, avec Deezer, de repartir à la pêche aux sonorités de synthés analogiques de mon adolescence, des trucs que j’écoutais à cette époque. Le tour en est assez vite fait d’ailleurs : ado j’étais plutôt branché chanson (Higelin, qui était encore peu connu, et le cher François Béranger) et musique classique, histoire de ne pas faire comme tout le monde.

Même pas peur, même pas honte : je me suis réécouté, un matin seul à la maison, Oxygène de Jean-Michel Jarre. Puis And then they were three de Genesis. Deux albums que j’écoutais pas mal à 13-14 ans. Parce que dans Jarre il y avait vraiment des sons que je n’avais jamais entendu ailleurs, et que j’étais aussi fasciné par la montagne énorme de claviers derrière laquelle évoluait Tony Banks, sur les photos des concerts de Genesis. Et la double guitare-basse Shergold, de Michael Rutherford (hé non, je ne connaissais pas Jimmy Page à l’époque, faudra attendre encore 25 ans...)

Ben que je vous dise : avec le recul, Jarre aussi, avait un vrai talent pour la programmation des synthés, et la pêche aux beaux et gros sons, sur le même type de machines que Zawinul. Mais ça n’est plus écoutable aujourd’hui, autrement que comme réminiscence de sa jeunesse, et encore pas trop longtemps : parce que la musique de Jarre semblait moderne mais était surtout un beau produit commercial, formaté pour les radios. Un peu comme les chaises en formica de l’époque. Maintenant c’est vraiment un vieux truc. Genesis, du moins l’album en question : bah, c’était pas trop mal, mais ça a vieilli aussi, plus ou moins bien. Juste de la pop music, à consommer de suite.

Par contre, quand j’écoute ce qu’à la même époque, jouait Zawinul avec Jaco et le Weather Report. Et avant, avec Miles Davis... Dire que je les connaissais de nom, mais pas leur musique (ça ne passait pas à la radio, et on n’achetait pas, ou très rarement, de disques), et que j’aurai dû attendre trente ans, et d’être un vieux con, pour les découvrir : là, vraiment, je l’ai mauvaise. Le temps perdu ne se rattrape pas, paraît-il.

Zawinul : très probablement, était à l’avant-garde de son temps. Mais sa musique est intemporelle. Somptueuse. Irisée de couleurs. Pêchue. Inclassable. Que ce soit sur instruments analogiques ou numériques, elle n’a pas pris une ride. Et le Weather Report des années 75 portait déjà en lui tous les richesses du Zawinul Syndicate, quinze ans plus tard :

Ou alors c’est qu’il y a peut-être un âge pour apprécier davantage les musiques audacieuses, que les ritournelles trop faciles. Si c’est çà, alors oui, ça vaut le coup de vieillir, merde. Thank you, Joe. Danke Schön, Herr Zawinul.

Notes

[1Source : Zawinul Online

Messages

  • Il existe une version virtuelle de l’Arp 2600 assez bluffante je dois dire au niveau sonorités :
    http://www.arturia.com/evolution/en/products/arp2600v/intro.html

    (bon, pour l’essayer il est assez simple d’en trouver une version "libre" (hem...) avec une bonne recherche google)

    • Oui, très bonne réputation cette émulation... Je me suis amusé un temps avec Arppe2600va, libre : http://glenstegner.com/softsynths.html
      Ces VST sont épatants pour approcher le principe et l’utilisation de ces bécanes aujourd’hui introuvables (un 2600 ou un AKS ça vaut les trois yeux de la tête à supposer qu’on en trouve).
      On a de très très gros sons, avec les VST, ou l’Alsa Modular Synth. Mais le plaisir tactile des potars, curseurs, le fouillis de cordons...

  • Objection ! votre honneur. Oxygène : inoxydable. Il n’y a pas à discuter ! And Then There Where Three, d’accord, il a souffert mais c’était déjà pas le meilleur à l’époque. Des mêmes, Wind & Wuthering tient encore bien la route je trouve.

    Moi aussi je suis à la traîne sur la playlist. Amateur de piano jazz, je viens seulement de découvrir Keith Jarrett à travers Köln Konzert. Comment a-t-on pu me cacher un monument pareil ?

    Comme pour beaucoup d’autres, Weather Report, Pastorius, Zawinul, sont des noms que je connais depuis des années sans savoir ce qu’il y a derrière. Ça me fait penser à Chick Corea Elektric Band.

    Merci !

    PS : un truc que je ne me lasse pas d’écouter : Fonetik - Démo : Claris. Se télécharge depuis Jamendo.