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De illustribus

Balade au Zentralfriedhof Wien

02-01-2011

Je marche je rêve dans Vienne
Sur trois temps de valse lointaine
Il semble que les ombres
Tournent et se confondent ...

(Barbara, Vienne)


Voilà. Ça faisait presque trois jours qu’on marchait dans Vienne, et départ le lendemain.

Trois jours de la vie du touriste ordinaire à Vienne : c’est beau, Vienne... On apprend vite à repérer et passer au large des types en costume XVIIIe qui tentent de vous vendre à prix d’or un concert Mozart-Strauss en perruque et brandebourgs. C’est ça aussi Vienne, et à tout prendre, on préfère que ça ne soit pas Mahler qui soit l’objet de cette petite industrie attrape-touriste : on gardera pour le retour, au casque, les Kindertotenlieder ou le Chant de la Terre.

Mais ça m’embêtait de venir à Vienne sans rendre visite à la tombe de Joe Zawinul dont vous avez peut-être remarqué que j’étais un peu fan, depuis quelques temps. Il se trouve que le brave Joe est enterré dans sa ville natale, précisément à quelques mètres de Beethoven, Brahms, Schubert, la dynastie des Strauss, et d’autres.

Ça s’appelle le Zentralfriedhof, le cimetière central. L’erreur, que j’avais commise, étant de croire que pour autant le cimetière se trouve en centre ville. Au contraire, il se trouve tout à l’extérieur, presque 3/4 d’heure de tram pour y accéder, après avoir traversé plein de quartiers périphériques très moches.

Alors pourquoi Zentral ? Il faut comprendre plutôt que cimetière central : « cimetière principal ». Dans le tram, la chance d’être assis près d’une authentique Viennoise, qui y conduisait un couple d’amis à elle, américains. Et leur expliquait dans un anglais que je comprenais, donc basique, qu’au XIXe, la ville était en pleine explosion industrielle et démographique, et que les cimetières de la ville étaient pleins.
Décision prise, alors, d’établir une gigantesque nécropole de 240 hectares à l’extérieur de la ville, en pleine campagne à l’époque ; suffisamment grande pour permettre à tous les Viennois de se faire enterrer pour les siècles et les siècles avenir. Mais au début les braves bourgeois de Vienne, selon la dame du tram, n’avaient aucune envie d’aller passer leur éternité dans la nouvelle grande surface à macchabées, loin de tout, au milieu des champs de betteraves (enfin, les betteraves, c’est moi qui l’ajoute).

Alors les édiles ont eu l’idée géniale, d’y amener les restes de Beethoven, Schubert, Brahms, la Strauss family, et de les regrouper dans un carré de « tombes d’honneur ». Mozart le pauvre on ne sait toujours pas où il est, quelque part dans une vieille fosse du cimetière Saint Marx, mais on lui a fait quand même un monument, comme s’il était là avec les copains. [1] Mahler n’était pas encore mort, sinon il y aurait sans doute été transféré aussi — il fait bande à part dans un autre cimetière. Du coup, ça devenait le chic du chic, de se faire enterrer auprès de ces grands hommes... et le succès : il y a trois millions de personnes là-dessous, quand de vivants, la ville n’en compte qu’1,4 millions. Et il reste plein, plein de place.

On est donc arrivés au Zentralfriedof vers les 15h30-16h. Beaucoup trop tard, pour s’y balader raisonnablement au milieu des écureuils (il y en a paraît-il beaucoup, mais pas vu un seul, plutôt de gros corbeaux sympathiques et pas sauvages du tout). Avec ça un froid de canard, -5°, et la nuit qui tombe à 17h.

Petite halte donc, au carré des musiciens. J’avais amené tout exprès le bel appareil photo Hasselblad, horriblement lourd à traîner, mais me disant que pour photographier dignement les tombes de ces gens-là, il fallait au moins celui-là, et qu’en carré ça continuerait un peu les photos faites autrefois à Montparnasse.

Comme un idiot j’avais laissé à l’hôtel la liste et les coordonnées des gens que je voulais voir. Mais les musicos, impossible de les louper : l’allée principale du cimetière y mène tout droit, et il suffisait de suivre le groupe de touristes japonais pour y arriver. Et impossible, évidemment d’y faire une photo, puisque tout ledit groupe de touristes était précisément en train d’en faire autant. Je ne comprendrai jamais, cette obsession des gens, à ramener des images forcément moches, quand on trouve les mêmes en mieux sur le net ou en carte postale. Sinon pour (se) prouver qu’ils y sont allés, sur la tombe du vieux Ludwig, et emm. les voisins avec ça, ou s’en vanter sur leur blog. Moi heureusement je ne suis pas du tout comme ça.

Si j’avais oublié mes notes, Joe Zawinul, je me souvenais de son adresse : section 33G, quelques dizaines de mètres plus loin que les grands anciens. On traverse la 32A, où l’on trouve Pabst et Curt Jürgens, que l’on prendra aussi en photo avec le petit numérique, pour envoyer au fiston fan de James Bond (vous n’avez pas oublié le très méchant Stromberg, dans « L’espion qui m’aimait », avec l’exquise Barabara Bach ?)

Tombe Curt Jürgens

En 32A, on a dû passer tout près de Schönberg, sans le voir.

Zawinul est dans un petit coin pépère, devant une haie de lauriers qui avait comme la pelouse, sérieusement souffert du gel. Pas de touristes japonais. Une stèle de bon aloi, ses admirateurs y déposent des pommes de pin. Sans le savoir j’en avais moi aussi une dans la poche, ramassée à son intention deux jours plus tôt, au Prater.

Je me suis trouvé un peu bêta avec mon gros machin suédois-qui-fait-de-si-belles-photos, en me rendant compte que le jour tombait à toute vitesse, et que le plus bel appareil photo du monde, sans lumière, et sans trépied, ne peut donner que ce qu’il peut, en l’occurrence, pas grand chose. Fait donc la photo tant bien que mal, aux limites de ce qu’il était possible à main levée. Elle ne restera pas dans les annales mais bon, je suis comme les japonais : c’est ma photo.

Tombe Joe Zawinul

Deux ou trois inconnus (pour moi) plus loin, se trouve György Ligeti, sous un joli monument transparent :

Tombe Ligeti

Les touristes japonais ayant fini de faire bêtement des pixels, retour au carré des anciens, parce que quand même, photographier Zawinul et pas Schubert, n’aurait pas fait sérieux. J’ai un peu snobé Suppé et les Strauss ; c’est pas que je ne les aime pas, à petite dose, mais on avait ingurgité de la musique viennoise toute la matinée à l’école espagnole, jusqu’à la nausée. Et puis c’était plus une heure pour faire des photos, avec les mains gelées, la goutte au nez et une vessie à la limite de l’explosion.

Pas de petite pomme de pin pour Beethoven, Schubert ou Brahms : on ne copine pas, avec ces pointures-là... juste salut respectueux et distant. Images mal foutues, il faisait vraiment très très froid, et ce n’était même plus le jour qui tombait, mais la nuit. Et après tout, on était là en touristes, pas pour faire des photos, sinon des photos-souvenir. C’était bien la peine de traîner un lourd Hasselblad à moteur, pour ça : les japonais, pour faire aussi des mauvaises photos, ont des appareils petits et légers.

On a traversé le grand, très grand cimetière au pas de charge, sous le regard narquois des corbeaux, et retrouvé avec soulagement des toilettes à l’entrée, et un peu de chaleur dans le tram.

Notes

[1Certains prétendent que l’on a retrouvé le crâne de Mozart enfant. Mais bon, on n’est pas obligé de les croire.

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