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Arphidia hivernale

Retour à la Verna

05-03-2011

Je ne sais pas si on doit écrire Arpidia ou Arphidia. Les cartes IGN et la plupart des bouquins indiquent Arphidia mais il semble qu’on dise (en Basque, évidemment) Arpidia. Et si les Engrâciens parlent entre eux quasi-exclusivement le Basque, ils ne savent pas forcément l’écrire : comme en Bretagne, le temps n’est pas si loin où l’on était puni à l’école pour parler sa langue maternelle au lieu du Français institutionnel, laïque et républicain.

On écrira donc Arphidia et on dira Arpidia, en attendant d’en savoir plus.

Parti le matin vers 9h de l’auberge Burgururu. On a réfléchi depuis des jours, des semaines même, à ce moment. Quel appareil photographique sera de l’expédition : l’Hasselblad, ou la chambre Graflex. En ce moment le favori c’est l’Hasselblad ; et avec la Speed Graphic, il faudrait un nombre suffisant de châssis, trop lourds, encombrants, et tout le boulot ensuite pour développer les plan-films en cuvettes. Non, ça sera l’Hasselblad : si la NASA l’avait choisi pour aller sur la Lune, il sera très bien dans Arphidia.

Dans le cagibi on a ensuite essayé tous les moyens de portage possible, dans le sac à dos, devant sur le ventre, dans un seul sac, dans plusieurs petits sacs. Au final, ça sera l’appareil et son objectif dans un sac sur le ventre, accroché aux bretelles du sac à dos, et les autres optiques dans un sac à part, dans le sac à dos. Le trépied bois (oui, je sais, plus personne ne se sert de cet accessoire, surtout en randonnée montagne, mais je n’ai de plaisir photographique que derrière ce truc) replié sous le sac à dos, au départ, et ensuite on verra bien.

Sinon dans le sac à dos, une polaire de rab, une thermos d’eau chaude et sachets de thé, un enregistreur numérique, l’appareil numérique, le casse-croute préparé par Madeleine Burguburu, une couverture de survie pour le cas où ; la carte IGN, encore que dans un un canyon, on ne risque pas trop de s’égarer (mais encore faut-il trouver l’entrée, dudit canyon). Un second magasin pour le Blad, des films. Deux fois rien, mais avec les objectifs, le trépied, et le sac ventral, ça fait quand même lourd sur les épaules. Surtout sur la fin.

Au Décathlon de Rochefort la veille, on s’est équipé à tout hasard de guêtres à neige, et d’un bâton de randonnée télescopique, qu’on ne regrettera pas ensuite.

L’objectif, le rêve de ces dernières semaines, est évidemment de monter jusqu’à la Sainte-Porte, du tunnel d’accès à La Verna, et de ramener des photos du ravin d’Arphidia. « Vous n’avez pas de chance, avec ce brouillard, m’a dit Madeleine. — C’est beau, Sainte-Engrâce dans le brouillard, » j’ai répondu.

Sainte-Engrace brouillard

Je ne me trompe qu’une seule fois pour trouver le départ du GR10. Ça grimpe raide, tout de suite. Première pause photo. Déballage de sacs, mise en station du trépied. Je place sur l’appareil un grand-angle (60mm) qui restera dessus presque toute la montée.

Arphidia trépied

Arphidia

Ça prend du temps ; à ce rythme-là, j’en ai pour la journée, pour arriver au tunnel, et je dois être revenu pour 14h30. Le trépied ne sera plus replié avant la fin de la séance, et porté sur l’épaule. Des années d’apprenti-géomètre revient la sensation douloureuse du trépied sur les os. Heureusement le gros blouson, d’une part, et le trépied photo est quand même plus léger que les gros trépieds de topographie.

Bref passage à découvert, puis on entre dans un taillis. Des traces d’animaux partout, petits sabots, des isards ? Chevreuils ?

Arphidia taillis

Puis on redescend pour accéder enfin à l’entrée du ravin.

Arphidia entrée canyon

Difficile de décrire l’ambiance du lieu. À la fois silencieux, mais d’un silence habité, par la neige qui tombe parfois des branches, le brouillard qui dégouline. On se sent très, très seul, de cette solitude non pas subie mais choisie et recherchée, qui fait que l’on aime tout particulièrement, en photographie, faire des paysages : l’image finale à la limite on s’en fout. Ce qui compte c’est d’être seul ici, les pieds dans la neige, derrière un trépied en bois, avec un appareil dont on aime effectuer posément les quelques réglages, et écouter le czzzz du déclenchement de la pose lente. Juste un prétexte, pour s’arrêter, écouter le silence, et faire en soi le même silence. Czzzz.

À mesure qu’on avance les parois se resserrent, s’élèvent. Le vallon devient canyon. On respire de l’eau, ça suffoque un peu, comme un hammam, mais froid. On passe sous une succession d’arches-branches, de plus en plus serrées, presque hostiles. Être très poli avec les arbres. On passe doucement, en écartant, sans les casser les branches. On remercie mentalement.

Arphidia branche

Arphidia arbre hostile

La photographie est inapte à le montrer, le décrire, mais ça monte de plus en plus raide. La neige recouvre également le sentier qu’on doit inventer, les rochers, et les trous entre les rochers. Je suis le plus souvent les empreintes d’isards : comment font-ils pour marquer si peu la neige ? Deux ou trois centimètres, quand moi j’enfonce entre la cheville et les genoux. Merci les guêtres. La progression avec le trépied sur l’épaule n’est pas facile. Je tombe plus souvent qu’à mon tour. Comme un chemin de croix. Passage de deux échelles de perroquet.

Arrivée dans une clairière. Ici le GR10 bifurque à gauche vers la Pierre Saint-Martin : le chemin des pionniers, les Lépineux, Occialini, Tazieff, Bidegain, Cosyns, Loubens, Labeyrie, Théodor (que les autres me pardonnent, de ne pas les citer) qui montaient par ce même ravin, dans les années 50, des centaines de kilos de matériel spéléo, et le redescendaient presque en courant après des heures d’exploration souterraine. Respect, profond respect.

Je ne monterai pas à la Pierre aujourd’hui, mais continuerai dans Arphidia jusqu’au tunnel. « On » a eu l’idée louable de mettre ici une poubelle, un peu décalée dans cette sauvagerie hivernale et minérale. Le temps d’une halte, un thé, je pose le petit enregistreur numérique sur le trépied pour tenter de capter le paysage sonore. J’ai oublié la bonnette anti-vent, et les gouttes qui tombent sur le micro feront des gros plonk, comme des pétouilles sur une photo. Disons que c’est fait exprès, et n’en parlons plus si vous voulez bien.

Puis avant de repartir, une photo en arrière, puis en avant :


Une pancarte en bois indique La Verna, 40 min. Avec mon matériel et la neige, il m’en faudra sans doute bien plus. Il est temps d’en finir avec la séance photo ; d’ailleurs j’en ai un peu marre des arrêts successifs, de sortir-ranger l’appareil, enlever-remettre les gants, porter le trépied à bout de bras ou sur l’épaule. Je décide que cette photo sera la dernière.

Je reprends la montée. C’est de plus en plus difficile : plus de sentier, il faut trouver à chaque instant un itinéraire entre les branches, sonder la neige pour ne pas enfoncer jusqu’à la cuisse entre les rochers. Je me souviens d’un jour où parti nager à la palme au large de Fouras, je m’étais laissé surprendre par la marée descendante, et dû regagner la plage en marchant dans la vase jusqu’aux genoux. La même progression épuisante.

Arphidia ça ne m’amuse plus. Ce qu’il faut maintenant c’est juste sortir de ce fichu trou à neige, arriver au tunnel, saluer la Porte, et redescendre. Je pose encore une fois le sac, cette fois pour y mettre le blouson : je suis en nage. Photo avec le compact numérique pour voir ensuite quel tête on a, transpirant, soufflant et le nez qui coule, dans les neiges d’Arphidia, après 400 mètres de grimpette. [1]

Enfin le sentier, ou ce que je pense être le sentier, rejoint la piste d’accès des véhicules (pour découvrir La Verna, il n’est pas nécessaire de se taper la remontée d’Arphidia à pied, ça c’est pour les mystiques, les adorateurs de la Pierre : les visiteurs normaux peuvent y accéder, sur réservation, en camionnette 4x4 huit places). On se rapproche. C’est quand même plus facile d’avancer sur la piste, même verglacée, que dans les rochers et la neige profonde.

Arrivée à la cabane ex-EDF. Le brouillard qui était presque dissipé sur la fin est redevenu intense, oppressant, et glacial. On remet vite la veste, le bonnet. Il fait vraiment froid.

Appareil en station devant la Porte, entourée de congères. Salut à la statuette de Sainte-Barbe dans sa niche.

On entend l’eau couler abondamment dans le tunnel, mais il fait trop froid pour sortir encore l’enregistreur. Et puis on n’entendrait jamais que de l’eau qui coule. Je jette un coup d’œil par le trou de la serrure, aperçois les éclairages de secours du tunnel. Et l’obscurité.

Puis photo-souvenir avec l’appareil numérique et le retardateur (c’est pas parce qu’on essaie de faire de la Photographie, qu’on n’aime pas, comme tout le monde, la bête photo toutouristique : regarde, là c’est moi, devant la porte, tu vois, j’y étais.

J’essaie de manger sur place, le très copieux sandwich de Madeleine Burguburu : omelette (aux œufs de poules nourries au maïs, à en juger par la couleur), deux tranches de jambon (maison), et une énorme tranche de fromage (des Pyrénées) par dessus, parce qu’elle ne rentrait pas dans le pain. Mais décidément il fait trop froid pour rester immobile, même en tapant des pieds, ici : je le mangerai en redescendant.

Descente marche rapide par la piste des 4x4 : le ravin, la neige, c’était génial, mais ça va un moment, je ne suis pas un montagnard, moi. Un grand bol de thé bien chaud, avec un carré, non, plusieurs, de chocolat, et un bon livre de spéléo, voilà la vraie vie.

Notes

[1J’ai supprimé la photo, qui apparaissait en trop bonne place dans Googgle Images...

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