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Hommage à Jacques Labeyrie

La salle perdue de Labeyrie et Loubens

jeudi 10 mars 2011, par JB


Jacques Labeyrie est décédé ces jours-ci à l’âge de 91 ans.

Pour la plupart d’entre-vous, c’est un nom qui n’évoquera rien de particulier. Jacques Labeyrie était un scientifique : ingénieur, docteur en sciences, assistant de Frédéric Joliot, il fit une brillante carrière au Commissariat à l’Énergie Atomique. Mais il fut aussi des pionniers de l’exploration du gouffre de la Pierre Saint-Martin dont il ne vous aura pas échappé que c’est une de mes marottes.

Il était notamment présent lors de la découverte du gouffre par Georges Lépineux en 1950 :

Puis l’un des tous premiers avec le même Lépineux, Haroun Tazieff, Jacques Ertaud, et Marcel Loubens, à oser descendre le monstrueux puits Lépineux en 1951 : 320 mètres, à l’époque la plus grande verticale du monde. Avec les moyens du temps : un treuil rudimentaire, mu par un pédalier où se relayaient les équipiers, suspendu par un harnais de parachutiste au bout d’un filin métallique de 5mm.

La passion de l’exploration devait être bien forte, pour confier ainsi sa vie à un dispositif dont l’histoire a prouvé hélas la fragilité : Loubens devait payer en 1952 cette audace de sa vie, en remontant vers la lumière. Un serre-câble qui se desserre, une chute de trente mètres, et une longue agonie au fond, racontée par Tazieff dans son livre Le gouffre de la Pierre Saint-Martin.

Labeyrie fut avec Tazieff le témoin de cette tragédie, qui est fondatrice du mythe de la Pierre Saint-Martin. D’autres gouffres ont depuis battu les records détenus par la Pierre. Mais dans les années cinquante-soixante, il détenait un triple record mondial : verticalité, profondeur, et la plus vaste salle souterraine, La Verna. Ajoutez un drame humain à l’époque hyper-médiatisé ; la crainte ancestrale et viscérale de l’obscurité, du vide, latente en chacun de nous, et vous obtenez un trou aussi mythique pour les spéléos que le Cervin ou la face nord de l’Eiger peuvent l’être pour les montagnards, ou le cap Horn ou le phare d’Ar Men pour les marins.

Des années après Tazieff, Labeyrie a aussi écrit ses souvenirs d’exploration à la Pierre. Et là où Tazieff ne raconte que les campagnes de 51 et 52, les seules auxquelles il a participé (il disait lui-même être là un peu malgré-lui, et ne pas aimer la spéléologie, lui l’homme des volcans, des lacs de feu) Jacques Labeyrie raconte dans Les découvreurs du gouffre de la Pierre Saint-Martin les premières prospections aux côtés de Max Cosyns (dont il fait un portrait sans indulgence mais sans vindicte non plus) ainsi que les campagnes suivantes, jusqu’à ce que Corentin Queffelec entre en scène et prenne le relais de la geste de la Pierre avec son livre Jusqu’au fond du gouffre.

Et c’est aussi ce qui fait de la Pierre Saint-Martin un réseau à part : Tazieff, Labeyrie, Attout, Queffelec, sont à la Pierre ce que Saint-Ex fut à l’Aéropostale. Il y a eu d’autres spéléologues écrivains, au premier rang desquels Martel et Casteret. Mais nulle caverne n’a, à ma connaissance suscité autant de pages de qualité.

Cela suffirait à l’amoureux des cavernes en général, et de la Pierre Saint-Martin en particulier, pour signaler cette disparition et adresser un petit adieu respectueux à cet homme, bien que ne l’ayant pas connu personnellement. Mais je ne l’aurais sans doute pas fait, si n’était pas disparu avec lui le dernier lien avec ce qui reste(ra) un des mystères de la Pierre : « la salle perdue », de Labeyrie et Loubens.

La veille de la remontée fatale, Labeyrie et Loubens avaient découvert dans la salle Élizabeth Casteret, une étroite fissure, presque une chatière, débouchant dans une grande salle encore inconnue. Labeyrie fait de la fissure, puis de cette salle, une description très précise :


Devant nous, sous nos pieds, commençait donc le sol de cette salle
inconnue, gigantesque. Ce qui était le plus curieux, peut-être, c’est qu’il était totalement différent des sols pentus et recouverts de blocs de pierre que nous avions vu partout depuis que nous étions dans cette caverne : ici, il était sensiblement plat, et en plus, comme je l’ai déja dit, il semblait rigoureusement horizontal, aussi loin que nous pouvions voir. On aurait dit que nous venions de débarquer, de nuit, sur la place d’un village. On se serait attendu à voit quelques maisons bordant cette place, mais on ne voyait rien. Il y avait aussi une petite différence : ce sol semblait, un peu partout, légèrement bosselé.

Ces bosses étaient des petits monticules, des petits tas n’ayant pas plus de dix ou quinze centimètres de haut, et moins d’un mètre de diamètre.

Et puis il y avait cette étrange couleur beige-brunâtre. En y regardant de plus près, je n’en crus pas mes yeux : ces petits tas, qui, vus de plus haut, quand on sortait de la fissure, m’avaient semblé être du sable, étaient en fait formés par des amas de très petites et très minces plaquettes brunes, pas plus épaisses ni plus grandes que l’ongle ; des débris d’ardoises de couverture qu’on aurait écrasées. De curieux petits chemins, larges d’une vingtaine de centimètres, serpentaient entre ces tas. On aurait juré qu’ils avaient été tracés par des piétons qui se seraient promenés là en traînant les pieds, et qui, en marchant ainsi, auraient peu à peu chassé sur les côtés les petits débris d’ardoise.

— Ma parole, on dirait que c’est du schiste ! s’écria Loubens. C’est
incroyable ! On a touché le fond ! Et puis, ça doit être immense. Il faut
absolument que tu y retournes demain ! Quel malheur que je doive rentrer ce soir à Paris !

Manifestement nous étions sur le fond de ce qui avait été un grand lac
souterrain, et il était constitué par le socle même qui supportait la grande dalle de calcaire des canyons ! Nous avions enfin touché le fond de schistes primaires sur lequel, il y a près d’une centaine de millions d’années, était arrivée la mer du Mésozoïque et sur lequel avaient commencé à se déposer les premières couches de vase qui donneraient plus tard le calcaire des canyons ! Ensuite, ici même, beaucoup plus tard, une fois que les Pyrénées auraient fini de se soulever, l’eau dissoudrait complètement, sur une grande hauteur, la base de la grande dalle de calcaire. Ici, on ne voyait même pas le plafond : il était certainement à plus de cinquante mètres au-dessus de nous ! Et sur le sol, pas le moindre bloc.

Tous avaient été dissous depuis longtemps. Le plafond, mais on ne
parvenait pas à le voir, devait avoir atteint depuis longtemps son profil
d’équilibre. Et je compris alors que nous avions pénétré dans une partie très ancienne de cette caverne, où le dernier stade de l’attaque par la rivière avait été un lac. Puis, par suite de l’enfoncement du socle plus au nord, à une époque plus récente — mais cela datait quand même déjà sans doute de nombreux millions d’années — le lac s’était vidé, l’eau avait quitté cette partie où nous étions maintenant, et la rivière, aujourd’hui passée sous la salle Elisabeth Casteret, était occupée dissoudre la base des blocs calcaires tombés de son plafond.

En somme, Marcel et moi venions de pénétrer dans ce qu’on pourrait appeler « la Pierre-Saint-Martin fossile ». Un jour, on pourrait comprendre, ici, les étapes de la formation des Pyrénées !

Or la fissure menant à cette salle, malgré de multiples recherches depuis bientôt soixante ans, n’a jamais été retrouvée.

On ne peut pas croire qu’un esprit scientifique, et un homme intègre et pragmatique comme Labeyrie, se soit amusé à inventer dans ce contexte de tragédie humaine, de toutes pièces, une salle qui n’existerait pas, avec une telle profusion de détails.

On ne peut pas vraiment supposer non plus, que cette salle soit le produit d’une hallucination ou d’un rêve, même dans ce contexte de stress. La description n’en serait pas aussi précise, et géologiquement concrète (et cohérente avec ce que l’on a découvert ensuite, de la géologie du massif).

Marcel Loubens étant décédé, Jacques Labeyrie restait le seul être vivant au monde, à avoir vu et visité cette salle totalement insolite à la Pierre Saint-Martin.

Les salles de la Pierre sont colossales — j’ai pu m’en rendre compte à la Verna et la salle Chevalier. Encombrées partout de blocs d’éboulis parfois gigantesques. Dans certains réseaux (comme dans Arphidia, le chaos du Baron) ces blocs peuvent même être en équilibre instable.

Mais ils sont généralement le produit d’affaissements et d’éboulements à l’échelle des temps géologiques : lents, et produits voilà des siècles. L’entrée de la salle perdue aurait-elle été obstruée par un lent glissement de blocs ? À la suite d’un séisme (tremblement de terre d’Arette en 67 — mais déjà cette salle était considérée comme perdue) ?

La retrouvera-t-on un jour, ou restera-t-elle perdue pour l’éternité ?

Pour la science et la connaissance du gouffre, et peut-être aussi pour la mémoire de Jacques Labeyrie, il faut évidemment souhaiter qu’on la retrouve .

Mais pour l’aspect mythique et mystique de la Pierre Saint-Martin ; parce que la Pierre n’est pas un simple réseau souterrain, même hors-normes, mais avant cela le théâtre de l’épopée depuis soixante ans, d’hommes qui y ont consacré des efforts parfois surhumains, (lire notamment dans Corentin Queffelec, l’incroyable odyssée de Félix Arcaute, Jacques Sautereau et leurs compagnons dans la rivière en crue) et surtout, surtout, l’essentiel de leurs rêves... peut-être faut-il plutôt espérer que cette salle reste à jamais une cathédrale engloutie, et la salle perdue de Labeyrie et Loubens.

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