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Calculettes

Autobiographie des objets, en résonance avec Tierslivre.net

12-03-2011

Mon frère a depuis quelques temps entamé cette passionnante série d’autobiographie des objets qui éveille en moi d’étranges résonances, de souvenirs à la fois semblables et différents des mêmes personnes, lieux et objets, mais dix ans plus tard, notre différence d’âge.

On a tous un rapport privilégié à certains objets. À lire sa série, je me demandais quel serait son prochain objet support d’autobiographie. Et m’apprêtais à lui suggérer sa calculette d’ingénieur Hewlett-Packard HP25 (ou peut-être 21 ?), en tant qu’objet lui appartenant, et qui moi me fascinait littéralement quand j’étais gosse.

HP25
(Émulateur de HP25 en ligne ici)

Et puis je me suis dit que j’avais aussi un rapport affectif avec ma propre calculette, que je possède depuis presque trente ans et se trouve toujours dans le tiroir du bureau, au fond du bac à sable comme l’appelle la famille. Là où s’entasse tout ce qui est en attente de classement jusqu’à ce que ça déborde dans les tiroirs inférieurs et qu’alors je fasse le grand ménage : généralement, les trois quarts à la poubelle, y compris les choses-qu’on-aurait-dû-faire-il-y-a-longtemps-et-que-maintenant-c’est-trop-tard, et le reste en voie de stratification, de fossilisation même, parce qu’on ne sait pas où les ranger ailleurs et la flemme de se poser la question. On a fait de la place pour les papiers suivants : à chaque jour suffit sa peine.

Alors pourquoi pas aussi une autobiographie d’objet sur ma babasse, ma batteuse ? C’est finalement un de mes objets les plus proches, les plus amicaux, les plus personnels : car je suis le seul à savoir l’utiliser à la maison, pour une raison qu’on explicitera plus loin.

La première calculette arrivée à la maison était un cadeau de l’organisme de crédit SOVAC, avec lequel travaillaient les parents garagistes. Une grosse Sperry-Remington (comme les machines à écrire) qui effectuait les quatre opérations, avec des diodes bleu-vert. À l’époque (calculette sortie en 1974) et pour nous c’était un objet aussi innovant que, disons, un iPad aujourd’hui, et qui suscitait l’admiration. Je n’ai pas redimensionné les photos, mais la Remington était bien plus large et grosse, que la HP du frangin qui viendrait ensuite.

J’ai le souvenir d’un galet très doux et lisse, des touches à l’enfoncement souple à mou, avec un certain jeu latéral. Par la suite quand je la récupérerai comme jeu (tableau de commande d’un module lunaire, probablement) elle sera pleine de faux-contacts. Je revois assez nettement les petits ressorts après démontage, que je retendrai, mais elle finira comme finissent la plupart des calculettes : à la poubelle.

C’est sans doute quelques temps après que François avait acheté la HP25 pour ses études d’ingénieur Arts et métiers, en remplacement de la règle à calcul (autre objet, que j’ai appris à utiliser aussi, et qui mériterait aussi une page — F. je te la laisse). Je n’avais pas le droit d’y toucher mais bien évidemment la tentation était trop forte, et le souvenir aussi très net de l’enfoncement bien plus ferme et précis, de la HP, sa mystérieuse touche "ENTER" et les touches "STO" et "RCL" dont je ne découvrirai que longtemps après l’utilité.

L’enfoncement des touches de la HP était un vrai régal : ni mou, ni dur, ferme, avec un léger clic précis au moment du contact. Cette HP25 je la retrouverai des années plus tard en classe prépa géomètre : notre prof de dessin et calcul topo était un vieux géomètre-expert qui utilisait toujours la même — en 82-84, c’était devenu une antiquité qui allait bien avec le surnom de Papi qu’on lui donnait, à M. Bros.

Passé le bac avec une calculette Texas-Instruments SR-40 que j’avais reçue en troisième (cadeau ou promo du fournisseur de bureautique du garage — le fils du comptable qui était dans ma classe, avait la même). La SR-40 était identique à la Ti30 qu’on nous demandait au lycée, avec une finition noire bien plus classieuse, et elle fonctionnait sur accus au lieu d’une pile de 9v. Le même clavier aux petites touches très dures, sur lesquelles il était impossible de taper rapidement, et qui parfois partaient en rafale : 33333333333333. Pas de souvenir affectif particulier avec cette calculette, sinon qu’au collège on s’amusait à écrire et se montrer en classe les nombres 371830 et 35383773, ce qui donnait en retournant la calculette : DEBILE et ELLEBESE . Morts de rire, comme on dit aujourd’hui. Et puis aussi, que j’avais tenté d’utiliser son accu pour l’éclairage de mon casque de spéléo. Ça ne marchait pas bien, mais à force de démontages, il avait fallu recourir au shatterton pour maintenir l’accu sur la calculette.

En classe de géomètres ensuite il nous fallait une calculette programmable. Les Texas-Instruments (Ti57, Ti58) n’avaient pas trop la cote parmi nous, réputées lentes et pas fiables, avec le même
épouvantable clavier que la Ti30. Apparaissaient les premiers ordinateurs de poche Casio FX-702P et 802P (pourquoi on se rappelle sans effort de ces références, et pas foutu de se souvenir de ce qu’on a fait la veille, ou du prochain rendez-vous que l’on va zapper) qui utilisaient le langage BASIC. Si j’ai été, dès le premier contact avec ces machines, fasciné et passionné par les ordinateurs, je n’aimais pas les touches trop petites et molles des Casio, qui me rappelaient la Sperry-Remington. Ils étaient encombrants, chers, et somme toute, hybrides : plus tout à fait des calculatrices, mais pas vraiment non plus de vrais ordinateurs.

La calculette-reine de l’ingénieur et du géomètre-topographe, en ce temps, c’était la HP-41C, ou mieux HP-41CV encore plus puissante (avec des modules mémoire additionnels ressemblant à nos cartes SD, on arrivait à la quantité formidable de 2Ko...) Selon l’expression consacrée elle faisait même le café — et il est effectivement fort probable que des geeks se soient amusés à fabriquer l’interface le lui permettant. Avec ça, une merveille de finition et de design.

La HP41 était à la calculette ce que le Leica est à l’appareil photo et le Nagra au magnétophone. Mais trop chère pour moi ; du moins je n’aurais jamais osé en demander une aux parents qui payaient déjà la chambre, le train, le matériel de dessin (kütch, Rotrings, compas, balustre pour dessiner des cercles minuscules, règles et rapporteurs Graphoplex qu’on achetait chez Talbot en face le Lycée à Bordeaux, tout cela coûtait déjà très cher). Aussi il n’y avait que deux HP41 dans la classe.

Il y avait donc au lycée en classe prépa géomètres, le clan HP et le clan Casio, plus quelques TI-stes isolés, pour qui nous faisions un peu figure de geeks. Curieusement, c’était aussi des clans sociaux, qui se mélangeaient peu. Tous mes copains avaient des HP, et vivaient en chambre chez l’habitant ; je n’avais que peu de relations avec ceux du clan Casio, qui étaient plutôt logés en cité U. Peut-être parce qu’un des critères d’achat était peut-être aussi, d’avoir la même machine que le copain. Inversement, nos calculettes, qui étaient à la fois jouets et outils de travail pour nous, étaient un de nos sujets de conversation favoris. Donc, un signe de reconnaissance, d’appartenance à un groupe : un lien social.


Lycée Gustave Eiffel, 1982-84 : le clan HP au premier rang, le clan Casio derrière. Votre serviteur de dos. Merci à Jean-Luc "Georges" Marchais pour la photo.

Je voulais donc une HP, sans doute en souvenir de la HP25 du frangin. Il y avait à Bordeaux, rue Fondaudège, un magasin qui ne vendait que ça : des calculettes et ordinateurs HP (à l’institut de topo plus tard on aura le privilège d’utiliser des PC ultra-modernes de cette marque, fonctionnant en BASIC aussi je crois, ou peut-être déjà DOS, avec des disquettes 5"1/4...)

Je me souviens très bien avoir parlé au vendeur de la qualité de fabrication des HP, évoqué celle de mon frère (qui avait entre-temps troqué la calculette de l’ingénieur contre la machine à écrire de l’écrivain). Et qu’il m’a répondu que lorsqu’il vendait des HP25, il lançait sa machine de démonstration à travers la pièce contre le mur d’en face pour en démontrer la robustesse. Mais qu’il n’osait plus le faire, malgré leur qualité toujours excellente, avec les modèles récents.

La HP10 n’était pas assez puissante en programmation, la HP15 trop chère, je choisis donc la HP-11C (ci-dessous, les auto-tests, de la machine) :

Suis revenu à ma chambre avec le précieux carton, contenant la belle machine (elle n’a plus d’odeur, surtout qu’aujourd’hui j’ai un gros rhume, mais elle sentait très fort et très bon, le beau plastique), le fucking manual, et commencé à découvrir les joies de la notation polonaise inverse.

Car si vous observez les photos plus haut, vous constaterez l’absence de touche "égale" sur les calculettes HP. Cela s’explique par une logique de calcul différente des autres marques, déroutante pour qui ne la connait pas, et qui, à cette époque où la puissance d’une machine s’exprimait en pas de programmes (un enfoncement de touche = un pas) était d’une puissance extraordinaire.

Pour résumer : en notation polonaise inverse (NPI ou RPN, en anglais) on n’utilise pas les parenthèses. Tout se fait dans une « pile » de quatre registres, dans laquelle on place les nombres à l’aide de la touche ENTER, puis on effectue l’opération.

Ainsi : sin[(4x3+5)/12] se calcule de la manière suivante :

4 ENTER 3 x 5 + 12 / sin

Soit 10 pas en RPN, au lieu de 13 en notation algébrique, pour un calcul tout simple. Plus les calculs sont complexes, plus l’écart de simplicité et de performance entre les deux modes de calcul est important, en faveur de la RPN. On conçoit l’intérêt de la chose lorsqu’on sait qu’une HP11C par exemple, était limitée à 203 pas de programme : chaque pression de touche comptait.

Une fois qu’on a compris le principe, il est impossible de faire marche arrière, et revenir à la notation algébrique. Calculer et programmer en algébrique est une corvée ; la même chose en RPN, un amusement et un plaisir.

À chaque fois que j’essaie d’expliquer l’élégance et la simplicité de la notation polonaise, on me regarde comme un martien et on me dit pourquoi compliquer ce qui est simple ? À quoi je réponds que lorsqu’on pose une opération, on entre d’abord les nombres, puis on effectue le calcul : ce que fait précisément la RPN. Et on se moquait bien, nous les HP, du clan Casio avec leur BASIC lourdingue et leurs lignes de parenthèses emboîtées. Mais on enviait un peu quand même, leur grand écran alphanumérique.

Je n’ai jamais été bon en calcul, ni en math, et encore moins en géométrie (souvenir douloureux de la géométrie descriptive, je n’ai jamais été capable de me représenter mentalement les deux projections d’une droite dans l’espace, et inversement). Moi j’avais choisi la topographie pour avoir un métier au grand air, par intérêt pour les instruments d’optique et de précision, et le secret espoir qu’un jour je pourrais accéder par lui au gouffre de la Pierre Saint-Martin... pas pour les maths.

Je me suis étalé plus tard à l’Institut de topométrie c’était fatal ; mais au moins j’avais obtenu sans vraiment de difficulté, quoiqu’en évitant de justesse la note éliminatoire en math, mon « examen préliminaire », sanctionnant les deux années de prépa. Une sorte de BTS, mais qui sans poursuite d’études de géomètre-expert ou d’ingénieur topographe, n’avait aucune valeur, ni comme diplôme, ni sur le marché du travail.

Ceci, grâce à la calculette : parce que concevoir un programme informatique de calcul, exact, rationnel, économe en mémoire donc forcément élégant, est une excellente manière de comprendre, apprivoiser et mémoriser les formules. Aussi j’étais nul en math, mais très bon en calcul topo.

J’avais écrit et mis en mémoire dans la calculette un programme de cheminement, un autre de rayonnement, un troisième de relèvement. Ça logeait, à l’étroit, mais ça logeait dans les 203 pas, avec sans doute aussi quelques formules de calcul de triangles ou de surfaces.

Aujourd’hui j’ai tout oublié de ces calculs et formules de topométrie, sauf, curieusement alors qu’on ne l’utilisait jamais, celle de l’erreur de chaînette : .

J’ai toujours, presque trente ans après, dans le bac à sable, ma fidèle HP-11C. Je ne sais plus la programmer, et n’en ai nul besoin, pas plus que de ses fonctions de statistiques ou de trigonométrie. Je la garde malgré tout pour les petits calculs de la vie quotidienne. Par fidélité, parce que c’est un bel objet, rond et doux au toucher, dont le clavier fonctionne comme au premier jour malgré quelques billets de parterre. Un peu pour les souvenirs, et beaucoup pour une autre raison : je suis incapable d’utiliser une calculette algébrique pour tout calcul plus complexe qu’une addition ou une multiplication à deux termes ; et même dans ce cas, la séquence ridicule « 3+5= » m’énerve. Je suis formaté en Polonaise inverse, et le resterai sans doute jusqu’à la fin de mes jours.

Messages

  • un peu vache : mon prochain billet, en retard depuis 2 jours, ça devait être sur la règle à calcul... bon, je vais le faire quand même et ça finira par lien vers celui-ci... (1ère HP en terminale)

  • Ah !... la HP 25 ! Sophistiquée et sensuelle.

  • Vers la fin des années 80 les deux calculatrices programmables les plus populaires, car financièrement abordables, étaient la HP 25 et la TI 57. A cette époque, fendu d’algorithmique, ce n’était pas pour du calcul scientifique que je programmais ma HP 25, mais pour des applications ludiques. Le programme dont j’ai été le plus fier : un mastermind numérique. La calculatrice générait un nombre entier aléatoire à n chiffres, nombre qu’il fallait trouver, pour cela on entrait un entier également à n chiffres et la calculatrice donnait en retour une réponse comme, par exemple, 2.1 pour deux chiffres bien placés, un mal placé. On continuait ainsi jusqu’à trouver la bonne combinaison. Et tout ça en 49 pas de programme ! Les malheureux qui avait choisi d’être dans le camp Texas Instrument n’ont jamais pu relever ce défi :-)

    • Oui mais dans ce cas précis, y’a pas que l’algorithmique, y’a le génie et la moustache !

      Peu de chances pour que je tente de relever le défi même sur HP : en 49 pas ça me semble une belle performance...