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Étonnement

Je regarde mes photos sur écran, mais un livre numérique... beurk !

19-03-2011

Si j’étais l’ami Beinstingel je mettrais ça dans ma rubrique « Étonnements ». À défaut, je vais lui piquer le titre, quoique Paradoxe serait peut-être plus exact.

Un truc qui m’étonne beaucoup, c’est la réticence des gens, devant le livre numérique, alors qu’ils ont adopté comme un seul homme et sans état d’âme aucun, la photo numérique.

Perso, je n’ai pas encore acheté l’iPad, ni même de liseuse numérique. Mais pour ce que j’en ai vu, c’est enthousiasmant. Tant de livres dans un seul petit appareil, la qualité de l’affichage, la facilité d’emploi, les possibilités offertes par l’hypertexte, le multimédia... Si je n’ai pas encore l’appareil, c’est que j’ai toujours un vieil appareil photo à acheter ou faire réviser, au lieu de m’équiper de ça. Mais indiscutablement ça viendra prochainement.

Et je ne me place ici qu’en position de lecteur. Pas d’auteur, pour qui le livre numérique est évidemment un moyen incomparable de diffusion de son travail, de sa pensée. [1]

Pourtant à suivre un peu le sujet, on se rend compte de réticences extrêmes vis-à-vis du livre numérique : des lecteurs, des auteurs, des éditeurs.

Mais ce n’est pas ça qui m’étonne. Ce qui m’étonne, c’est quand je compare avec la révolution qu’a été la photographie numérique : la photo numérique a balayé, en quelques mois, sans rencontrer aucune résistance aucune, la photographie argentique traditionnelle.

Rien ne vaut un livre papier... et une vraie photo ?

« Rien ne vaut le plaisir d’un bon livre papier », j’entends presque toujours quand j’évoque le sujet (et toujours, de la part de gens, qui n’ont jamais essayé une liseuse, ou un iPad — sinon ils ne le diraient pas). Moi-même je dis souvent, en parlant de photographie : « rien ne vaut un beau tirage argentique ».

Or, dans le cas de la photographie, il y a deux choses :

- le contenu de la photo ;
- l’objet photo en tant que tel.

Ce qui explique, notamment, qu’un tirage original de Richard Avedon ait pu se vendre récemment 841 000 euros, quand on peut en acheter une belle reproduction papier pour quelques euros, ou dizaine d’euros.

Dans un livre, sauf cas des éditions rares, et celui des bibliophiles plus attachés à l’objet qu’à son contenu (déjà, le suffixe en -phile évoque des comportements assez bizarres...) il me semble que l’objet importe peu, ou en tous cas, beaucoup moins que le texte.

J’aime bien les quelques volumes Pleïade que j’ai dans la bibliothèque. Mais, tout à fait honnêtement, plus pour le symbole qu’ils véhiculent (de l’homme cultivé, que je souhaiterais être, et ne suis pas), que pour leur contenu. Je lis avec un égal bonheur le Voyage au bout de la nuit, Le comte de Monte-Cristo ou Martin Eden, qui comptent parmi mes livres favoris, en Folio ou dans la collection Bouquins. Et le Dostoïevski, je ne l’ai jamais lu, pas plus que je ne lirai sans doute avant longtemps le Musset que j’ai récupéré hier dans les déclassés de la bibliothèque municipale — juste parce que c’était un Pleïade, et que ça m’attristait de le voir partir à la poubelle comme un vulgaire Marc Lévy.

Oui, on entend toujours ça : « Rien ne vaut le plaisir d’un bon livre papier ». Et les gens qui vous disent ça, depuis plusieurs années, ont fait des dizaines, centaines de photos numériques, et jamais, ou très rarement, ne les ont fait tirer sur papier photo. Ou parfois, juste imprimées sur une mauvaise imprimante bureautique sur du papier machine à écrire, pour un résultat évidemment infect, dont ils se satisfont.

La photographie numérique, a amené, au moins dans les familles, une totale dématérialisation de l’image. L’album de famille n’existe plus (même chez moi), Facebook le remplace, pour le meilleur (parfois) et le pire (généralement).

Même chez les personnes d’un certain âge, que l’on pourrait supposer réticentes au changement, c’est désormais le cadre photo numérique qui trône sur le napperon en dentelle, sur la télé ou la cheminée, à côté du Télé-Magazine.

Personne ne s’en est offusqué, alors que cette dématérialisation, l’absence de négatif, de tirage, signifie à très court terme, la disparition pure et simple de la notion de photo de famille, et d’archives familiales. La conservation de fichiers numériques est de loin, plus complexe, et onéreuse, que celle de négatifs ou photos dans des pochettes carton ou boîtes à chaussures.

Ce qui est amusant, aussi, c’est le prix que les gens mettent dans des appareils photo numériques de qualité toujours plus grande, mais pour faire quoi de leurs photos ? Les regarder sur un écran dont la résolution est minable au regard de ce qu’a enregistré l’appareil — dans ce cas un compact à 50€ comme le mien suffit. Ou bien, les publier sur Flickr, compressées en 600 pixels de large. De toutes façons, au final, ces images ont toutes les chances d’être perdues, irrémédiablement et à court-moyen terme, faute d’une procédure de sauvegardes suffisamment rigoureuse.

Cette dématérialisation-là, les gens, ça ne les gêne pas. Mais le livre numérique ? Vade retro Satanas ! Touche pas à mon poche !

La mort des libraires... et des photographes

L’autre argument contre, que l’on entend ou on lit toujours, c’est : et les libraires ? C’est la fin des libraires ! [2]

Aux gens qui font cette objection, il faudrait déjà demander combien, pour soutenir les libraires, il achètent de livres par mois, et s’ils n’ont jamais acheté de livre en grande surface, à la FNAC, ou en ligne... mais font bien l’effort de visiter la librairie de quartier, et de lui commander l’ouvrage qu’elle n’aurait pas en stock. Sinon, ce n’est pas recevable.

Dans le cas de la photographie : le numérique a été un véritable tsunami (pardon pour la référence malheureuse en ces jours où le Japon souffre) pour tout un pan de l’industrie et du commerce, des fabricants d’émulsion (Kodak, Fuji), aux laboratoires de traitement, et pour les photographes de quartier qui vivaient principalement du développement-tirage des photos amateurs, et qui ont pour la plupart, fermé, et licencié leur personnel. De ceux-ci, à part eux-mêmes, personne ne s’est inquiété du sort, ni ne les a défendu.

Il faut dire pour être juste, et de l’avis-même d’un de ces professionnels, que pour beaucoup d’entre eux les travaux photos c’était être assis sur une mine d’argent facile, et que la qualité et le service étaient le dernier de leurs soucis. Et que les gens sont partis vers les grandes surfaces parce qu’ils y trouvaient la même mauvaise qualité, en moins cher, et vers le numérique, pour s’affranchir du coût des tirages.

Oui, les photographes de quartier ont quasiment disparu. Mais pas tous : ceux qui ont compris que le vieux temps était passé, et compris que la photographie, c’était que ça plaise ou non, le numérique, et s’y sont investi à fond, sont toujours là. Mon ami Gilles Lazennec s’est lancé dans le tirage numérique de qualité. Les débuts ont été difficiles, mais on vient désormais d’assez loin faire tirer des images d’exposition sur son traceur.

Dans un bled de Charente, loin de tout et en pleine récession économique, un Pierre Delaunay maintient son activité de portraitiste rural. Mieux, il renouvelle avec bonheur un genre aussi ingrat et conventionnel que la photo de mariage, et fait partager bien plus que son savoir-faire, son enthousiasme et sa passion à d’autres photographes professionnels dans les stages qu’il anime avec sa compagne. « Que du bonheur ! » c’est ce qui revient le plus souvent sur sa page Facebook. Car, comme par hasard, il est très présent sur FB, et possède un site personnel exemplaire... Pas du genre à pleurnicher sur son sort et les temps qui sont durs, le Pierrot, plutôt à prendre le mors aux dents et ruer dans les brancards... J’oubliais de vous dire qu’en plus de ça, il organise un festival de photoreportage, aux champs, qui rencontre chaque année un succès plus vif.

Quant aux industriels : Kodak, Fuji, Ilford... Ils ont été les premiers surpris par la vitesse à laquelle le public a adopté le numérique. En lançant les premiers appareils numériques grand-public ils ont, c’est un fait, scié la branche sur laquelle ils étaient assis : l’émulsion argentique. Mais qu’on se rassure... Certes, le Kodachrome c’est fini, et pour acheter des pellicules, mieux vaut compter sur Internet que sur le photographe du coin. Mais la vente d’appareils numériques et d’imprimantes à l’obsolescence programmée, et surtout de consommables (encres, papiers) sur lesquels les profits sont énormes, les a vite remis en selle.

Au point qu’Ilford, par exemple, vient de sortir un nouveau papier argentique noir et blanc haut de gamme. Ils ne gagneront sans doute pas d’argent avec : mais c’est le prestige de la marque, et les marges générées par le numérique compensent bien le marché de niche de l’argentique.

Au final y aura-t-il eu pertes d’emploi ? Sans doute, mais aussi des créations d’emplois différents. Je n’ai pas compétence pour dire dans quelles proportions.

« Le passé a de l’avenir »

J’ai entendu ça l’autre jour à la radio, dans la bouche de Régis Debray, justement à propos du livre papier. Lui-même ne semblait pas fan du livre numérique, mais pas hostile non plus.

Son argumentaire, qui ne m’a pas semblé absurde, étant (si j’ai bien compris) : le progrès technologique s’accompagne souvent d’un retour vers les valeurs du passé. Par exemple les autoroutes et les chemins de randonnée, les grandes villes et la chaumière aux poutres apparentes, etc. Donc, plus le livre sera numérique, plus le livre papier apparaîtra comme une valeur-refuge.

C’est assez vrai en photographie, où quand on donnait l’argentique pour irrémédiablement mort il y a quelques années, on constate maintenant un net regain d’intérêt, notamment chez des jeunes qui n’ont jamais connu « que » le numérique, pour cette technique du passé. Même les procédés du XIXe : les virages, le collodion humide, la gomme bichromatée, et même le daguerréotype, sont redevenus pratique (presque) courante, alors qu’ils étaient tombés en totale désuétude au XXe siècle. Et ce, précisément grâce, ou en réaction, à la position dominante du numérique.

Pourquoi ?

- parce que les appareils numériques amènent plus ou moins une vision standard à standardisée, du monde, et que l’argentique, les appareils et les procédés anciens, sont une manière de faire différemment, de se démarquer des autres ;
- sont aussi un moyen de marquer — même modestement — son refus d’une société de consommation et de gaspillage : mon Rolleiflex est sorti d’usine en 1937, mes autres appareils ont entre 25 et cinquante ans... la durée de vie d’un appareil numérique c’est deux ans... Si ça tombe en panne, on le jette. Mais le plus souvent, c’est simplement obsolète avant de tomber en panne ;
- parce que, tout simplement, c’est un plaisir différent, comme le bateau à voile peut l’être du bateau à moteur.

Pour autant, il faut vivre avec son temps : même le plus indécrottable des photographes argentiques a au minimum un appareil numérique, ne serait-ce — c’est mon cas — que pour photographier ses appareils argentiques ! Et parce que c’est tellement pratique.

Technologie et tradition ne s’opposent pas, mais se complètent

Le livre papier aujourd’hui, comme la photographie argentique, est une technologie du passé. Mais, on vient de le voir, qui ne manque pas d’avenir.

En son temps, le papier a détrôné le parchemin, qui lui-même avait remplacé le papyrus ou la tablette d’argile... malgré autant voire plus de réticences ! Le négatif a remplacé de même le daguerréotype. Le Leica et le Rolleiflex ont renvoyé au placard les chambres grand format. Mais ce sont aujourd’hui des appareils qui reviennent à la lumière, précisément grâce au numérique. Pour faire autrement. Car « le problème du créateur, disait Boris Vian, n’est pas de faire. Il est de faire autrement. »

En musique on a, à l’arrivée du piano, brisé et brûlé les clavecins. Aujourd’hui le clavecin se porte bien, merci...

Aux débuts de la photographie, on l’a accusée de plagier et vouloir tuer la peinture, et mettre les peintres au chômage. La peinture est toujours vivante, merci pour elle.

Au Leclerc du coin, on vend des iPad et des tablettes Archos. Sur la porte de ma boulangerie, il y a une affiche pour des cours de calligraphie et d’enluminure.

« Le mouvement pendulaire de l’Histoire », disait mon prof d’histoire en terminale.

Perso, je fais des photos sur pellicule avec des appareils anciens à antiques ; pas pour des quelconques considérations de qualité, par passéisme ou par snobisme, mais parce que tel est mon bon plaisir. Je numérise les négatifs, les publie sur mon blog ou Flickr. Et je tire amoureusement sous agrandisseur, au tic-tac du métronome, dans la lumière jaune orangée du laboratoire et les vapeurs d’hydroquinone et d’hyposulfite, les moins mauvaises.

Bien sûr, un beau tirage viré au sélénium, ça n’a rien à voir avec une image compressée de 600 pixels sur un écran non calibré. Sauf que l’image de 600 px, je la partage avec des centaines de personnes, dont quelques-unes ont la gentillesse de m’écrire un petit mot et deviennent des amis (et pas seulement au sens Facebookien du terme — il faudra bientôt un nouveau mot pour les distinguer, ces deux sens.)

Des beaux tirages, j’en ai un plein carton sous l’escalier du grenier. Personne ne les regarde jamais, et les enfants seront bien emm. avec ça quand il faudra vider la maison un jour. Sauf si je deviens assez célèbre pour qu’après ma mort ça ait pris une certaine valeur. Mais j’en doute.

En vérité moi je vous le dis : le livre numérique, au même titre que la photo numérique, est, et sera, que ça plaise ou non... Et à la lumière de ce qui s’est passé pour la photographie, la vapeur pourrait bien s’inverser entre ce qui est le médium dominant, et le marché de niche.

Dans mon village de Civray, autrefois, il n’y avait pas de gare, sauf un terminal pour les céréales. Pour prendre le train (le Paris-Bordeaux, quand même, pas une voie transversale), il fallait aller à Saint-Saviol, 12 km. Pourquoi ? Parce qu’au XIXe siècle, au moment de l’étude du tracé de la voie, Civray était un centre actif, de diligences. Et que le train signifiait la mort des diligences (livre papier, libraire). Les civraisiens (ou le lobby des diligences !) ont refusé le train, qui est allé passer 12 km plus loin, en rase campagne, non loin de la Pierre Pèse.

Les diligences ont disparu depuis belle-lurette du paysage civraisien. Mais des milliers de gens ont été obligés depuis un siècle, de se faire conduire dans une gare au milieu de nulle part pour prendre le train.

La ville voisine de Ruffec, celle ou vit le Pierrot Delaunay, n’avait pas de diligences, et a accueilli le train : elle a connu un beau développement industriel, quand Civray s’est doucement endormie dans son bras de Charente.

Maintenant, train ou pas, elles en sont plus ou moins au même point... mais c’est une autre histoire.

Oui, rien de tel qu’un bon livre papier, pour lire au coin du feu dans la chaumière aux poutres apparentes, après une bonne balade sur le sentier de grande randonnée, avec un Nikon mécanique autour du cou.

Notes

[1J’en sais quelque chose, pour avoir patiemment, il y a quelques années, numérisé et publié un de mes livres culte, aujourd’hui introuvable autrement.

[2Et jamais : les éditeurs, les imprimeurs, les transporteurs, les grossistes, les papetiers, tout aussi concernés.

Messages

  • Hier soir soir, concert à La Posso, donc photos avec le X1, avec le M6, avec un nikon D700 équipé du fameux 24*70 F/2.8 (1 tonne !), résultat, des photos numériques pour FB et le groupe et des tirages argentiques pour mettre en boite, avec le plaisir des tenir en main...
    C’est le progrès !