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Transmission

Tu seras Nikoniste, mon fils

23-03-2011

Être père de famille est un état dont on ne finit pas de percevoir de nouveaux aspects, de nouvelles implications. Le sentiment à presque cinquante piges que pour bien le comprendre, il faut à la fois avoir perdu son propre Père (par décès), et son propre fils (parce que volant de ses propres ailes). Et encore.

Passé la phase que j’appellerais d’élevage (nourriture, soins corporels, semblant d’éducation, apprentissage de l’autonomie), on se trouve confronté, un jour, à la notion de transmission. Pas seulement de patrimoine foncier, quand on a le privilège de le pouvoir, mais de... de ce qui fait qu’on est ce que l’on est, du pollen dont on s’est nourri, selon la jolie formule de Pierre Barouh.

On sait qu’on a fait passer avec sa mère, outre quelques valeurs minimales de droiture, d’honnêteté, d’essayer de ne pas se prendre trop au sérieux, d’humanité en quelque sorte, le goût de quelques livres, musiques, et quelques films, dont Casablanca, In the mood for love, Avanti (qu’on tient de ses propres parents), Les Ailes du Désir. Comme un point de départ et une direction, un vecteur. Ensuite à toi de jouer, si ça te plait aussi.

On mesure ensuite rapidement à quel point on est dépassé soi-même, et laissé sur place, dans ce domaine, quand le fiston (et le frère, et la sœur) vous parlent de Fritz Lang ou Lubitsch comme si c’étaient des copains de récré, regardent leurs films en V.O sans les sous-titres, ou vous traînent dans une salle déserte voir d’improbables mais sublimes films chinois, dont on ne retiendra jamais le titre ni le nom du réalisateur, mais dont on n’oubliera jamais ces gens sur le chantier d’un barrage gigantesque, ou ces ouvriers parlant de leur vie, dans une usine désaffectée.

Ensuite on ne peut plus que suivre les itinéraires : Toulouse, la Suède (on n’essaiera pas, d’orthographier correctement le Vekïeu), Toulouse encore, puis maintenant, Berlin.

Amoureux de la photographie, on a toujours tenu à ce que le fils parte en voyage scolaire avec un appareil photographique : un jetable en primaire (perdu dans la nature), puis au collège le joli compact Nikon offert à sa mère à l’occasion de sa naissance (oublié sur une table de café). On n’a donc jamais vu d’autres photos sorties de ces appareils, que les chaussons accusateurs, sous la table de la salle à manger, de la petite sœur de deux ou trois ans à l’époque qui avait piqué pour jouer avec le jetable du grand frère : le seul qu’il n’ait pas perdu.

En Suède il n’a pas voulu emmener d’appareil photo : « il y a déjà un photographe dans la famille, et puis tout le monde en a un, c’est bien plus simple de récupérer leurs propres photos ». Après tout, chacun sa vie, chacun son truc, hein... Ça ne me dérange pas plus que ça, que faire des photos n’intéresse pas mon fils. On peut vivre sans, et chacun son truc. Il adore danser, comme sa mère : un truc que moi je suis incapable de de comprendre.

Mais voilà. Berlin. Et le choc éprouvé, à la découverte de la Grande ville, similaire à celui que j’avais éprouvé moi-même, quasiment au même âge.

Et l’envie de faire des photos, autres que des cartes postales ou des gags pour son profil Facebook. « Essayer de rendre compte d’impressions. »

Il essaie un appareil, compact expert, prêté par un copain. Et le conseil demandé au Vieux con : « un appareil numérique pas trop gros, pas trop lourd, pour l’avoir au fond du sac, dans lequel je puisse regarder parce que je n’aime pas les écrans LCD ». Avec en plus le problème du myope, qui passe son temps à passer des lunettes de soleil aux lunettes de vue, et à pas de lunettes du tout. « Un appareil qui me permette des choix de réglage, de faire des flous, et ne soit pas démodé ou en panne dans deux ans. »

Pour moi, le cahier des charges évoque illico, numérique mis à part, un Leica M. Mais un peu cher pour nous, surtout si on veut une cellule intégrée (M6) ; et un M2 ou M3 c’est peut-être un peu radical, pour un débutant. Dans le genre il y a bien un vieux Foca à la maison, mais impossible en 2011 de faire ce cadeau à un débutant sans le dégoûter à tout jamais de la photographie argentique.

Alors le choix de la raison : un petit réflex numérique (DSLR) d’occasion, genre Nikon D40. La bonne petite machine pleine de qualités, sans gros défaut, et sans mauvaise surprise. Mais tout plastique, écran LCD, petites touches et menus : un appareil pour faire des photos, pas de la photographie. Un vrai, bel appareil de photographe, oui ça existe en numérique aussi, mais ça coûte une fortune.

Passe l’idée d’un Rolleiflex, en plus il aime bien le mien ; mais la visée est très sombre sur les vieux Rollies, et les récents sont trop chers. Un 4,5x6 Fuji récent, ça se trouve pas très cher et ça, oui, c’est un appareil photo.

Ou bien le DSLR avec, en complément et antidote, un vieux folding 6x6. Un copain de forum, en vend justement un beau, pour deux fois rien.

La même optique que le Rollei, pliant, ça semble antédiluvien et ça l’est, mais ça fait des photos du tonnerre, et avec ça, oui, on apprend la photo, on peut exprimer des émotions, et on ne voit pas comme tout le monde. Mais faire développer et scanner des films 120, ça va être compliqué et trop cher pour lui.

Retour sans enthousiasme au D40. Et puis je donnerai quand même mon FM, ou le FM2 que j’avais acheté en même temps que le compact de sa mère, mais pour moi, à sa naissance : parce que c’est bien de transmission qu’il s’agit, transmission d’une passion, aimée, abandonnée, retrouvée, pour la photographie.

Donner un appareil photo, c’est comme transmettre son violon, sa guitare. J’ai ainsi reçu de Fernand Michaud sa chambre Linhof 13x18. Ému autant qu’il est possible de l’être, par le cadeau, mais bien embarrassé aussi... J’ai quand même réussi à l’apprivoiser un peu et ça a été mon unique appareil de l’été 2010 (Bâtisseurs, De mères en filles)

Mon second Hasselblad, appareil chéri entre tous, c’est celui de mon vieil ami Pierre Servera (qui m’avait vendu les Nikon...) Acheté au prix de l’amitié. Transmission, là aussi.

Je ne peux pas transmettre un appareil numérique à mon fils. Je n’en ai pas, je n’aime pas vraiment ces appareils, et suis incapable de m’en servir. Pas d’attache sensuelle, affective, avec ces trucs en plastique avec écrans LCD, touches minuscules pour mes gros doigts, et roulettes multifonctions. Old school je suis. Ce que je voudrais transmettre, c’est la sensation d’un instrument doux, lourd, qui épouse la main. Dont on aime l’enfoncement du déclencheur, le crantage de la bague de diaphragme, le bruit de l’obturateur. Sans doute ça existe aussi avec un DSLR, ces sensations, mais ces appareils-là ne sont pas dans mes prix. Et surtout, ce ne serait plus de la transmission. Juste un achat utilitaire, comme celui d’une voiture.

Mais au gamin il lui faut un appareil photo, pas un un quelconque rossignol au nom de l’héritage, de la transmission... Non, vraiment, c’est un DSLR qu’il lui faut. Épluchage du Bon coin, à la recherche d’un D40 d’occasion (maintenant c’est le D3100, mais encore trop cher pour nous, et pour ce que c’est : un appareil familial, pas de photographe).

Un D40 d’occase c’est 200€. Pas méchant. Mais je ne sais plus comment ça m’est venu à l’idée — sans doute l’histoire du viseur, et des lunettes — j’ai regardé aussi pour un Nikon F4, argentique, donc. Même prix. Cet appareil-là, un mythe, coûtait, de mon temps, une fortune. C’est increvable, indestructible. Viseur surdimensionné pour les porteurs de lunettes. Avec correcteur dioptrique pour utilisation sans lunettes. Maintenant on trouve ça dans les poubelles du Bon coin pour le prix d’un petit D40 d’occasion. Et là, voyez-vous, entre F4 et D40, d’occasion tous les deux, y’a pas, mais alors y’a pas du tout, photo, c’est Land Rover et Fiat Panda. Le F4 je lui offre : il pourra toujours le compléter par un petit compact numérique pour Facebook et autres. Et en faisant scanner et graver sur CD ses films, il pourra récupérer pour quelques euros des fichiers de 16MP de ses images : de quoi voir venir.

Des F4 en plus, y’en a plein à vendre. Mais quand je parle des poubelles du Bon coin, il faut dire, c’est le cas au propre aussi. Parce que le F4, voyez-vous, c’était, c’est, enfin c’était, quoi, le fleuron de la gamme professionnelle Nikon. Le genre d’appareil aussi bien à l’aise dans l’espace que dans la jungle et sur les champs de bataille ; avec lequel on pouvait aussi bien planter des clous que taper sur la tête du collègue qui vous bouchait la vue dans les tribunes de presse, sans qu’il puisse vous chercher noise ensuite.

Alors ce qu’on voit souvent sur Ebay ou le Bon coin, entre 120 et 200€, ça marche encore, indiscutablement ; mais c’est plutôt du genre vétéran des Bat’ d’Af, avec cicatrices et tatouages partout, que jeune pucelle... Mais la perle rare au bout de quelques jours, pas beaucoup plus cher, l’appareil en parfait état, peu utilisé, et par un amateur soigneux.

Alors oui, le sentiment un peu, bien évidemment, de répondre à la demande du fiston, d’un synthétiseur pour faire de la musique, en lui envoyant un vieux quart de queue Bösendorfer, et en lui disant apprends-donc le piano, d’abord, avec ça. De se faire plaisir à soi, d’abord — ce dont toute la famille ricane.

Alors on tempère : s’il ne te convient pas, je te le rachète, et tu complètes pour un DSLR — en espérant, évidemment, que la mayonnaise va prendre avec cet outil-là, d’abord. Puisque de toutes façons, le DSLR viendra un jour. Mais voilà. Pour moi on n’apprend pas la photo avec un DSLR, pas plus qu’on n’apprend le piano, sur un piano numérique. On y vient ensuite, oui, bien sûr. Après. De même, la photographie, ça s’apprend sur un vrai appareil photo. Donc, un argentique.

La photographie, c’est d’abord la sensibilité, le regard, la géométrie, le sens de la lumière. L’envie d’exprimer des émotions, des sentiments. Ça, ça n’a rien à voir avec l’appareil.

Mais pour exprimer ça, il y a une grammaire à connaître. On peut écrire, on écrit au traitement de textes. Mais le correcteur orthographique est un accessoire, une béquille. Pas un fondement, une fondation.

Le Nikon F4, comme le Leica : un appareil fondateur, un appareil compagnon, un appareil professeur. Prolongement de l’œil, de la main, des tripes et ce qu’il y a au-dessus (j’ose pas dire le mot parce que c’est ridicule, disait François Béranger — Oui, je sais, je le dis à chaque fois, et je dis à chaque fois que je le dis à chaque fois).

C’est ça que l’on voudrait transmettre, au gamin qui voudrait exprimer ses émotions devant la Grande ville, par la photographie.

On lui a fait, parce que le dinosaure ne se laissera pas dompter, ni apprivoiser tout de suite, un petit pense-bête :

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On lui demandera juste, en retour, une photo, sa photo, au F4, de l’Obere Freiarchen Brücke. En rectangle, cette fois, avec ou sans chat.

Messages

  • Bonjour Jacques
    Ta 1ère impulsion entre Leica et Foca m’a fait mourrir de rire, effectivement c’était un peu radical (j’ai eu droit au Foca sport de mon paternel à 12 ans et je peux te dire que j’en ai bavé).
    Maintenant -comme souvent en te lisant- il y aurait bien matière à discuter à partir de cet article mais ce serait beaucoup plus agréable de faire ça en "vrai", autour d’un thé ou d’un bon verre de pineau. Cela attendra donc cet été, mais autant te dire tout de suite que même si je partage complètement ton approche old school, je ne suis pas du tout d’accord sur le fait qu’on ne puisse faire de "vraie" photographie avec un numérique !
    Et sinon au risque de paraitre stupide, qu’est ce que ça veut dire DSLR ?

    • Bonjour Valérie,

      DSLR : vilain acronyme de "Digital Single Lens Reflex", réflex numérique.

      Arg, le bon gros troll argentique vs numérique... mais je l’ai bien cherché !

      Je ne pense pas avoir dit qu’on ne pouvait pas faire de "vraie" photographie avec un appareil numérique dans l’absolu. Sauf à considérer qu’éthymologiquement il n’est de "photographie" que par action de la lumière sur une surface sensible, donc film, et qu’en dehors de ce procédé on se trouve davantage dans de l"imagerie numérique... À l’époque où je m’intéressais à la télédétection et aux images satellites, dans les années 85, les profs étaient très chatouilleux sur le terme "d’image" et pas de "photo".

      J’ai plutôt exprimé, qu’un DSLR entrée de gamme comme le D40, c’est un appareil à vocation familiale, pas un appareil professionnel comme les Nikon F (et 5D ou D700 en numérique), ou d’amateur expert comme les FE2/FM2, ni même un appareil école comme ont pu l’être les vieux Zenit.

      Maintenant on peut s’exprimer bien évidemment, par l’un ou l’autre moyen. Snober l’image numérique est ridicule. Quand une image me plait sur mon écran, je me moque bien de savoir si c’est une boîte d’allumettes percée d’un trou, ou un Canon 5D qui en est à l’origine.

      Dans mon esprit s’intéresser à la photographie autrement que pour produire des cartes postales ou photos-souvenir (l’un et l’autre n’étant pas péjoratifs, et toute photo étant pour moi, une photo-souvenir), c’est aussi comprendre une technique depuis sa base (sans aller non plus, jusqu’aux réactions d’oxydo-reductions des films/révélateurs, hein, ni des photos sur les halogénures d’argent ou cristaux de silicium :-)

      Dans cette optique, je pense essentiel de comprendre et maîtriser le concept de profondeur de champ. Ce qui suppose un boitier équipé d’un testeur de PdC. Truc de base sur la plupart des tontons argentiques, réservé aux boitiers haut de gamme en numérique — parce que c’est mécanique, donc plus cher à produire qu’un programme sur la puce, et ça ne concerne que peu d’utilisateurs.

      Je considère comme tout aussi fondamental, de pouvoir jouer intelligemment des couples vitesses-diaph (quitte à laisser l’automatisme de l’appareil se charger de la vitesse), et ça me semble plus concret avec un boitier qui présente une bonne grosse bague de diaphs, et un non moins bon gros barillet de vitesses, que sur un boitier sur lequel tout se passe par menus et roues multifonctions, et que tout ça passe par l’entremise d’un microprocesseur.

      Je ne sais pas si c’est toujours le cas, mais à une époque, les élèves officiers de marine commençaient par apprendre la godille, puis le dériveur, puis naviguaient sur les goélettes "Étoile" et "Belle Poule" avant de se spécialiser dans les radars, les hélicos ou les sous-marins... Ça me semble essentiel, qu’un marin sache manier un bateau à voiles, avant de prétendre apponter en Jaguar sur un porte-avions. Quand Mermoz est arrivé, avec une réputation déjà de pilote d’élite, à l’Aéropostale, Daurat l’a envoyé durement démonter des moteurs et nettoyer des carbus à l’essence, pendant des semaines. Ça lui a sauvé la vie dans le désert, et sans doute la vie tout court : leçon d’humilité au pilote fougueux et un tantinet prétentieux qu’il était (cf. l’anecdote de son premier vol, dans la bio de Kessel).

      La question n’est pas dans le refus d’une technique — l’image numérique (oui, je préfère malgré tout ce terme, à celui de photographie) — mais plutôt que dans un budget assez modeste, on avait le choix entre le bon gros voilier de croisière, ou la petite vedette à moteur.

      Je pourrais facilement revendre une (bonne) partie de mes appareils argentiques, et m’acheter un D700. Là, d’accord, c’est un appareil complet. J’ai eu en main un D5 aussi, ça respire la qualité de fabrication. Mais qu’en sera-t-il dans 20-30 ans, l’âge d’un F4 aujourd’hui ?

      Je photographie toujours sur film, mais ne tire plus maintenant qu’exceptionnellement pour expo ou autre. Ma pratique est donc aussi, essentiellement numérique.

      Reste qu’à un jeune qui désire apprendre la photo, je lui mettrais plutôt dans les mains un F*, voire un Nikkormat, qu’un D40. Quand on sait se servir de ces appareils on sait piloter un DSLR dès l’instant qu’on sait en lire le fucking manuel. Quand on ne connaît rien à la photographie et qu’on achète un DSLR, et bien, soit on va apprendre auprès de toi, soit on le met sur "Programme" et on n’en sort pas.

      Voilà... Quand tu veux, pour le Pineau et le café, avec plaisir...