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Les arbres ont grandi

10-01-2006

The trees they grow high,

The leaves they do grow green...

C’est une maison comme on en a certainement tous une au fond du coeur, celle qui revient régulièrement dans les rêves. Une maison comme il y en a plein dans les villes, mais unique au monde parce qu’on y a passé des moments d’enfance gravés au plus profond.
Celle-ci se trouve dans une petite ville de Vendée, dont les titres de célébrité sont un digestif au café et au cognac, un beau jardin public et un orgue Cavaillé-Coll extraordinaire. Enfin, un ancien évêché dont son titulaire (Richelieu) se plaignait en son temps qu’il était le plus crotté de France. Avec ces éléments, à vous de trouver. J’oubliais, c’est aussi ma ville natale...

Cette maison sur l’avenue a une façade austère et plutôt tristounette, ne se distingue en rien des autres. Quand mes grands-parents sont venus l’habiter pour leur retraite, leur fille l’avait surnommée pour cela le couvent. Dans ce pays où les soutanes étaient autrefois plus nombreuses que les habits civils (le séminaire, bâtiment immense et magnifique, est à l’abandon, avis aux photographes) l’expression n’était pas mal trouvée.

Pour moi qui vivais à l’époque en appartement, puis dans un pavillon impersonnel au bord de la nationale, ses quatre étages (de la cave au grenier), son jardin, étaient un terrain d’aventures extraordinaires. Une trappe secrète sous la machine à coudre permettait, en soulevant le tapis, de rejoindre la cave en terre battue qui sentait le cidre. Dans l’escalier des lambris devaient certainement cacher aussi, comme dans Le club des cinq, d’autres passages secrets. Je ne les ai jamais trouvé bien que les ayant tous sondés et écoutés au stéthoscope (un vieux modèle, avec pavillon en ébène, je ne sais pas ce qu’il est devenu). Quant au grenier, c’était un grenier comme dans les livres, avec ses vieux meubles (le vaisselier breton de l’arrière-grand-mère est toujours chez mon frère), ses malles, ses vieux jouets (le cheval de bois Poker, la gibecière et la cartouchière de l’arrière-grand-père, les écouteurs d’un antique poste à galène). Tout ça, recouvert d’authentique poussière de grenier.

Trois étages plus bas l’établi du grand-père, dans un petit cagibi surchauffé (car proche de la chaudière) contenait aussi tout un bric-à-brac magique, dont une baïonnette de la guerre 14-18, que je n’avais bien évidemment pas le droit de toucher et avec laquelle je jouais des heures à Zorro ou Thierry la Fronde... Celle-ci je sais ce qu’elle est devenue : récupérée à la mort des grands-parents, stockée longtemps dans notre propre cave, et revendue stupidement avec tout le surplus qu’avant déménagement, on avait brocanté. Il faut dire que chez nous elle n’avait plus la même magie et était redevenue un bête engin contendant, un arme de mort.

Je suis resté des années sans revoir cette maison autrement qu’en rêve (mais elle me visitait très souvent). On n’avait rien à faire dans la région. Maintenant on est tout près, et même on y passe assez souvent. L’autre jour j’étais seul, je me suis payé une tranche de nostalgie... La maison n’a pas bougé, peu changé (la porte d’entrée) comme si le temps s’y était arrêté. Le store vert à la fenêtre de l’escalier toujours en place, et de travers comme il y a 20 ans (c’est une fenêtre que l’on n’ouvrait jamais, les suivants ne doivent pas l’ouvrir plus).

Je suis resté longtemps à rêvasser depuis une petite rue transversale, qui donne vue sur le jardin. J’avais comme une impression de château de la Belle au bois dormant... J’ai mis longtemps avant de trouver d’où me venait cette impression, et n’ai trouvé qu’une fois remonté en voiture. Le couvent n’a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat... Simplement, les arbres ont grandi.

Couvent