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Le nom d’Alain Gerbault

Non, Gerbault n’était pas Vendéen

11-04-2011

Hier c’était la traversée de la baie des Sables d’Olonne à la nage.

Moi je ne rate jamais ce type de compétitions. Sauf quand je suis mal fichu, que j’oublie mes palmes dans le bus, ai perdu ma sangle de tuba, négligé de passer à l’heure d’été, ou simplement une bonne grosse flemme, et pas plus envie que ça, d’aller faire le zouave dans l’eau froide quand on est si bien devant son ordinateur ou sous la couette.

Mais cette fois, non, rien de tout ça. La bronchite était terminée, ou presque ; la veille, l’anniversaire de ma désormais vieille maman, qui habite précisément les Sables, même pas l’excuse de la distance puisque j’étais sur place. Fait suffisamment de fois la check-list : palmes (les deux), tuba, lunettes, bonnet, pour me retrouver équipé de pieds en cap sur le ponton de départ, devant la capitainerie du port de plaisance. La preuve, pour les mauvaises langues, qui en douteraient :

Traversée de la baie des Sables 2011

Je ne vous dirais pas où je suis sur la photo. Un indice quand même : j’ai ma belle combinaison Topstar noire, et un bonnet jaune canard.

Je ne raconterai pas davantage la course : il ne m’est rien arrivé de notable, pas d’erreur de parcours, pas rencontré de sous-marin jaune, de tortue-luth, de sirène, de requin pèlerin, pas perdu de palme, même pas de crampe. Juste un peu froid aux mains, pas douloureux mais m’empêchant de bien serrer les doigts de la main gauche : explication sans aucun doute, de ma modeste 33 ième place, sur les 39 au départ des 6km. Mais bon, l’avantage de nager pépère, c’est qu’on arrive pas trop fatigué.

Non, vraiment, matinée agréable et sans histoire, qui ne m’aurait pas fait rajouter une page de plus au cafcom, sans un détail qui m’a un peu agacé.

Nous partions tous, donc, de la capitainerie de Port Olonna. Je ne l’aurais sans doute pas remarquée si nous n’étions pas arrivés au point de départ en bus, et la pancarte donc, à hauteur de mon œil : "Quai Alain Gerbaud".

Quai Alain Gerbaud

Peut-être cela ne vous évoquera pas grand chose. Alors, explication, double :

— Alain GerbAULT, était un fameux navigateur, le premier a effectuer en 1923 la première traversée de l’Atlantique, en solitaire et d’est en ouest, sur son voilier Firecrest. Périple raconté dans son livre Seul à travers l’Atlantique, qui lui vaudra à la fois une immense célébrité à l’époque, mais aussi un certain mépris des "vrais" marins. Gerbault était en effet un riche fils de famille, né loin de la mer à Laval ; champion de tennis et héros de l’aviation pendant la grande guerre, il ne connaissait en fait, pas grand chose à la mer ni aux bateaux lors de cette traversée. Déjà, Firecrest était un bateau fait pour les régates et les ronds dans l’eau, pas pour les traversées océaniques. Et le livre est le témoignage, à la fois de son courage, son engagement physique et son obstination, assez extraordinaires, mais aussi de son inexpérience de la navigation et de la mer.

N’empêche, un personnage de navigateur-écrivain, devenu aussi mythique que Moitessier, et qui méritait bien qu’on lui dédie un quai sur le port des Sables d’Olonne, d’où s’élancent les modernes marins du Vendée Globe, sur leurs monstres de kevlar-carbone.

— il faut savoir aussi qu’en Vendée, les patronymes finissant en "AUD" sont nombreux. La branche maternelle de ma famille, c’est des Biraud. Des Braud, Bretaud, Praud, Giraud, Bonnaud, on en trouve des pages entières dans les pages blanches de l’annuaire de la Vendée. Les noms en "EAU" sont aussi communs : exemples les constructeurs de bateaux Jeanneau et Pouvreau, et le voisin de ma grand-mère Biraud, qui se nommait Victor-Napoléon Poulteau.

Seulement voilà. Le grand, le sombre, le fier Alain Gerbault, n’était pas Vendéen, mais Mayennais. Et ne se nommait donc pas Gerbaud, ni Gerbeau, mais bien Gerbault.

Qu’un obscur employé de la mairie, ait pu commettre la bourde sur un panneau, ma foi, passe encore. Après tout Gerbault est mort en 1941, et tout le monde n’est pas tenu d’avoir lu Seul à travers l’Atlantique à l’âge de dix ans, dans la bibliothèque verte, ou l’excellente biographie d’Éric Vibart, des années plus tard (la culture, c’est comme la confiture, hein...) Ou visité le joli musée que lui a consacré la ville de Laval, dans son beau jardin de la Perrine. Et médité mélancoliquement devant le sistership de Firecrest, [1] qui se fossilise doucement dans ce même jardin : c’est haut, un quillard, ou profond, selon qu’il est sur la terre ou dans l’eau. Ici, il est sur sa quillle, imposant : on en fait le tour, par dessous, et on n’en voit rien, en fait, que la peinture qui s’écaille et la rouille qui coule des clous. C’est triste, un bateau qui ne navigue plus, ne verra plus jamais la mer, et livré aux crottes de piafs et de merles, plutôt que des goélands (bon, crotte pour crotte, remarquez, celles des moineaux sont plus petites).

On pense devant ce jumeau de Firecrest, à Pen Duick premier du nom, qui navigue encore. À Joshua. À Kurun, qui flotte encore doucement dans le port du Croisic, et navigue encore dans les parages.

Oui, l’erreur est humaine. Mais ne pas la corriger est diabolique. Que ce panneau soit resté sur le quai qui donne accès à la capitainerie du port, devant lequel passent les engins de course du Vendée Globe, et que personne n’ai rué dans les brancards, ça me dépasse un peu...

Le pire, c’est que tout à suivi.

Mappy :

Google Maps :

Gerbault est-il décidément tombé à ce point dans l’oubli ? Ou est-ce le nom de Firecrest, qui est si désuet, quand les bateaux de course transatlantique s’appellent plutôt de nos jours Foncia, Akena Vérandas ou Veolia Environnement ?

Ça ne dérange personne que le nom du premier navigateur solitaire transatlantique soit écorché, écorné, châtré, vendéanisé sur le port même des Sables ? Tout ça parce qu’il n’était pas né à La Chaume ? Pas un des successeurs de Gerbault pour le faire remarquer ? Ou bien ne l’ont-ils seulement jamais lu ? J’ai du mal à le croire.

Ou bien, conspiration De Villiériste pour récupérer le héros ? Il n’aurait pas aimé, Gerbault le farouche...

Pas de réponse... Alors voilà. Solitaire, fier, implacable, je dénonce, j’accuse :

GerbAULT, pas GerbAUD, mille millions de mille sabords !

Notes

[1Le bateau de Gerbault ayant malencontreusement coulé lors d’un remorquage.

Messages

  • Bonsoir Jacques,
    Chapeau bas pour cette traversée de la Baie des Sables d’Olonne.

    Seul à travers l’Atlantique, d’Alain Gerbault, je crois bien l’avoir lu. Je vais vérifier en essayant de retrouver ce livre...
    Tu as raison de protester contre ce non-sens de ne pas s’assurer de l’orthographe du nom de quelqu’un à qui on dédie un lieu. J’espère que ta protestation sera entendue...

    Je pense à un roman qui te plairait sûrement : Mélancolie Nord de Michel Rio, publié au Seuil, dans la collection Points. Il y est aussi question d’une traversée de l’Atlantique, sur un cotre retapé, dans une zone proche du cercle polaire ; toutes les opérations (de la remise en état du cotre, puis de la lutte contre une tempête quelque part entre l’Islande et la Norvège) décrites par le menu. On se sent marin après qu’on a refermé le roman :)