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La douzième pour finir

Éloge des fins de pelloches

29-04-2011

C’est un truc que les gens qui ne font que des images numériques, ont oublié, ou ne peuvent pas connaître : la dernière vue d’une pellicule argentique, celle que l’on fait quand on a fini une série, uniquement parce que le compteur indique qu’il en reste une ou deux à faire, que le film ça coûte cher, et que l’on n’aime pas gâcher. Un peu comme à table les croutons de pain : on n’aime pas jeter le pain.

C’est selon les cas, le format de film/appareil utilisé, la 24, la 36, ou la 12. Généralement dans ce cas, on prend il faut bien le dire, un peu n’importe quoi. Le jardin. Le chien. Sans intention esthétique particulière. Juste, pour finir le film. C’est complètement idiot parce que la photo est généralement sans aucun intérêt et on ne la tire pas, mais ça rassure.

C’est un film que j’ai développé ce matin. Un film 120, donc de douze poses, réalisé avec mon cher Hasselblad. Exposé avant le séjour dans les Pyrénées, mais j’avais eu la flemme de le développer avant (des fois, j’attends un peu, pour développer deux films identiques en même temps, ça prend le même temps, donc c’est deux fois moins de travail).

Des vues du théâtre de la Coupe d’Or en travaux. Il y a bien longtemps que j’avais laissé cette série en jachère. Je n’y étais pas encore allé depuis le début de l’année. Ou plutôt, si, une fois. J’avais fait un film, dont je ne me souvenais plus qu’il était dans le magasin de l’appareil, quand je l’ai ouvert quelques jours plus tard en pleine lumière. C’est drôle comme pratiquant depuis trente ans la photo, on arrive encore à faire des boulettes comme ça. « Je n’ai jamais su dire pourquoi j’étais distrait », chantait Trénet.

En fait, je calais un peu sur ce projet avec le théâtre. J’ai toujours du mal avec le long terme. C’est toujours pareil : je pars vent du cul dans une direction, et puis, le vent tourne, et on passe à autre chose, avec la même passion. Girouette.

Mais quand même, je m’étais engagé à aller jusqu’au bout du chantier, alors j’y suis quand même revenu. Et j’étais content de le retrouver, mon vieux petit théâtre à l’italienne. Ses galeries qui sentent bon le contreplaqué neuf, les nouveaux espaces conquis sur le ciel, qui eux sentent le béton, et cet aspect chaotique qui fait qu’on se demande comment c’est possible que les gens qui bossent là, puissent avoir une vision directrice, un fil conducteur, de ce qui fera qu’un jour des acteurs et des musiciens pourront réinvestir les lieux.

Coupe d'or

Coupe d'or

Coupe d'or

Coupe d'or

Ce soir, en attendant d’aller au labo pour l’indispensable planche-contact, j’ai donc scanné le film. C’est tout aussi fastidieux à faire que la planche-contact, sauf que c’est beaucoup plus long. Mais tout aussi indispensable, pour le web.

J’étais assez content des photos du théâtre : encore un aspect attachant de l’argentique, ce délai qui fait que lorsqu’on découvre ses images, bien souvent on les avait oubliées, et toutes les sensations, bruits, odeurs, qui reviennent avec elles.

Mais la bonne surprise, venait de la douzième photo. La mal-aimée, celle qu’on prend juste parce que l’on n’aime pas perdre 36cm2 de surface sensible, au prix où ça coûte.

Pourtant, elle n’a rien d’extraordinaire cette photo. J’aurais tout aussi pu prendre le jardin, le chien. Mais la Poune était dans le jardin, et révisait je ne sais quoi de sciences, ces trucs avec double-spirales auxquels je n’ai jamais rien compris moi-même au lycée (c’est loin) et d’ailleurs ça ne m’intéressait pas. Mais elle, si, ça semble lui parler. Mystère de la génétique.

Alors voilà : moi qui mets rarement moins de dix minutes pour prendre une seule photo, avec le pied, la cellule, le déclencheur souple et tout le saint-frusquin, je me suis juste approché, cadré, ouvert un poil le diaphragme, et appuyé sur le bitoniau. Ça a fait Schclack-Czzzzz et j’ai pu enfin sortir le film de l’appareil l’âme en paix : la douzième était faite, le film pouvait aller barboter dans le révélateur sans que l’Harmonie naturelle de l’univers en soit perturbée.

Et puis voilà. Une fois tout scanné, l’impression qui reste : je n’ai rien fait spécialement pour, ne suis sans doute pas très objectif... mais cette douze, c’est pour moi la meilleure du film.

Messages

  • Très bien analysé et très agréable à lire ! On se retrouve dans ton texte ! :-)
    A + !
    Seb

  • Tu as raison très bonne ta photo, un beau portrait qui dit sur ta Poune !
    Moi perso avec mon M je vais quasiment tout le temps jusqu’à 37, et si elle est bonne, ce qui arrive, je me retrouve avec un néga super facile à manipuler... mais j’ai aussi horreur de gâcher !

  • sans rien diminuer de Laure lisant des trucs à quoi on nous on ne comprend rien, elles sont vraiment fortes aussi, les photo du théâtre, et particulièrement celle avec le gouffre à l’amont