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Trou de mémoire

À la recherche du jardin extraordinaire

lundi 16 mai 2011, par JB


C’est un projet que j’avais depuis des années, photographier ce jardin.

On a tous au fond de nous, je pense, un Jardin extraordinaire, avec ses canards qui parlent anglais, et peut-être même, une jeune et belle Artémise s’y donnant au clair de lune. Pour moi, c’est le jardin public d’enfance que je traversais seul pour aller chercher le pain, dans la ville où étaient venus s’installer pour la retraite, mes grands-parents : une grande ville d’au moins cinq mille habitants, qui brillait bien plus que la nôtre, à Noël.

Une ville avec un magasin Nouvelles Galeries dans lesquelles il y avait un escalator ; un magasin qui ne vendait que des jouets ; une caserne de soldats dont on apercevait le toit, depuis la lucarne du grenier ; des arbres bizarrement taillés, qui faisaient comme un pont au-dessus des rues ; un drôle de château d’eau ; une couturière qui s’appelait Mme Pété, et son mari jardinier, M. Pété. Une Institution Sainte-Ursule dont on se demandait, ce que pouvaient bien cacher les hauts murs, et qui faisait un peu peur, comme une prison, on changeait de trottoir plutôt que de passer devant. Un hôpital où je suis né et où j’avais eu la peur de ma vie tout petit, en allant visiter mon frère opéré de ne je sais quelle hernie ou appendicite, et qu’un innocent de l’hospice, comme on disait alors, prénommé Roger et qui portait sa différence sur la figure, avait tenté de m’embrasser. C’est peut-être depuis ce jour, que je n’aime pas trop ce genre d’effusions. Une cathédrale plutôt moche mais avec un très bel orgue Cavaillé-Coll. En face de la maison des grands-parents, une épicerie, et son épicière dont je n’ai retenu que le surnom : Ma Pauvre, parce que c’était une expression qu’elle utilisait comme virgule, et donc son mari on l’appelait aussi Mon Pauvre. Et moi j’avais un peu de la peine pour ces pauvres gens, d’être si pauvres.

Et puis ce Jardin, dans lequel je me perdais parfois — je n’ai jamais eu le sens de l’orientation, et j’aime tellement aussi, la sensation d’être perdu, de marcher sans savoir où l’on va, dans une ville comme dans la nature. Mais j’y avais quand même mes repères aussi, mes passages obligés : la grotte (ma première grotte, totalement artificielle, peut-être aussi l’origine de l’attirance que j’ai toujours eu pour tout ce qui est noir, minéral, souterrain, béant) ; le belvédère ; les canards, et surtout les deux cygnes, dont je me souviens plus s’ils parlaient ou non, anglais, mais qui n’étaient pas commodes. Leur île de bambous, interdite, et pour cela attirante. La table de pierre sur laquelle je grimpais plus petit pour faire la statue, ce qu’ont fait aussi, ensuite, mes propres enfants.

Oui cela faisait des années, que je voulais faire une série de photos ce jardin. J’y passe de temps en temps, mais toujours trop vite. Il est plus petit qu’autrefois, et si je retrouve bien les passages obligés j’ai désormais du mal à m’y perdre. Et pour retrouver le jardin extraordinaire, derrière le jardin D., il faut être capable de s’y perdre. J’ai essayé à plusieurs reprises, sans succès, de le photographier : je n’ai ramené que des cartes postales sans âme ni poésie.

Ça restait quand même un projet toujours sur le coin de l’établi. Mais ce n’est pas facile, de photographier des souvenirs. La photographie a ses limites, qui colle parfois trop près au réel. Parfois on envie la liberté des écrivains. Et pourtant ce qu’on voudrait, c’est bien les écrire sur des grains d’argent, et des sels d’or ou de sélénium, ces souvenirs.

Et puis il y a quelques temps, j’ai eu la curiosité d’écouter via Deezer, la version de Jacques Higelin du Jardin extraordinaire. Higelin est pour moi le fils spirituel incontestable, de Trénet (quoique ait pu en dire Charles lui-même, un jour à la radio, comme quoi ça serait l’autre, vous savez, le représentant en lunettes Optic 2000...)

Alors j’ai écouté, réécouté parfois des dizaines de fois à la suite, la version Higelin du Jardin extraordinaire. Elle est très belle, cette version. Là où le fou chantant bondissait, Higelin lui prend le temps de rêvasser, de traîner des pieds, et ça va bien à la chanson. Je me la suis chantée et rechantée. Et alors les images se sont imposées, construites toutes seules dans la tête, comme une évidence. Pour le retrouver ce jardin, j’avais trouvé un guide : Trénet. Un interprète : Higelin. Deux funambules sur le fil de la nostalgie. Les souvenirs d’enfance, quand il s’agit de lieux, d’ambiances, ne sont pas dans notre esprit, d’une très grande netteté. Et n’ont pas un poil d’objectivité.

Qui dit netteté, objectivité, dit objectif : alors j’ai simplement viré le précieux objectif Carl Zeiss de l’appareil, remplacé par un simple trou d’aiguille dans le bouchon du boitier. Le bel Hasselblad réduit à sa plus simple expression, et fonction : juste un cube noir, percé d’un trou. [1] Hérésie pour les puristes du sténopé, pour qui un tel « appareil » ne peut être construit que de ses propres mains, dans une canette de bière ou une boîte d’allumettes. Mais moi je ne suis pas bricoleur pour deux sous, alors un trou dans le bouchon de mon appareil de chevet, ça me va très bien. Et puis quoi, un sténopé à moteur et magasins interchangeables, ça change des boîtes de conserve ou de céréales.

J’ai placé ce qui restait de l’appareil sur le trépied, à hauteur de gosse. Refait mes itinéraires. Fait exprès de m’égarer. Et des poses longues, pour remonter le temps perdu. C’est l’avantage des temps de pose de 4 à 10 minutes, on s’assoit sur un banc, on se fond dans le paysage, on voit et on entend tout. Dans le jardin, immobile, transparent dans le décor, observé les ados d’un lycée privé (vous ai-je dit que ça se passe en Vendée ? Pourtant, un samedi ?) qui se couraient après ; du moins, les garçons couraient après les filles, en attendant d’aller avec leur prof assister à la messe chez les religieuses du Carmel (« n’oubliez pas votre cahier »). Trénet aurait aimé l’instant, lui qui aimait aussi bien la jeunesse que les abbés, qu’ils pédalassent à bicyclette ou à l’harmonium.

Je ne sais pas si le résultat, est à la hauteur de l’ambition. On pourra à juste titre objecter que le sténopé c’est un effet facile. C’est vrai. Dont on se lasse vite, comme de tous les effets. C’est vrai aussi. Que c’était pas la peine de faire ça avec un appareil à film, quand on peut obtenir le même résultat avec un Iphone et l’application qui va bien. Vrai encore (du moins sur écran, parce qu’au niveau de la démarche, la différence est la même qu’entre la pêche à la ligne, et l’achat d’une boîte de poisson surgelé au Super-U, sans parler de la possibilité des beaux tirages papier).

Le soir quand je suis rentré, la petite m’a demandé comme d’habitude Alors, t’as fait de belles photos ? — C’est pas ça qui compte, j’ai dit, c’est seulement le plaisir de les faire.

P.-S.

Pour ceux qui veulent savoir, où ce jardin se trouve : il est, vous le voyez, au cœur de la chanson. J’y vole parfois, quand un chagrin m’éprouve : il suffit pour ça, d’un peu d’imagination.

Notes

[1Merci à Thierry Gonidec pour la transformation du bouchon, magnifique réalisation.

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