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Océan

Échange avec Michel Brosseau, dans le cadre des Vases communiquants.

03-06-2011

Texte écrit par Michel Brosseau, À chat perché, qui invite sur son site mon texte du même nom, dans le cadre du projet des Vases communicants : « le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. »

Michel m’a proposé d’échanger sur deux phrases de Jean Rouaud.



Les premières gouttes sont imperceptibles. On regarde là-haut, on doute qu’on ait reçu quoi que ce soit de ce ciel gris perle, lumineux, où jouent à distance les miroitements de l’Océan.

Jean Rouaud, Les Champs d’honneur

Pas de nom, gamin, pour cette pluie-là. Pas de souvenir de bruine ou crachin parmi les mots maison, ceux qui disent le monde, et mine de rien le construisent. Un verbe seulement : fouiner. Et pour les jours où les gouttelettes tombaient un peu moins serrées, un peu moins régulières, en marquant de temps en temps des pauses, pas bien longues, mais des pauses tout de même, on disait qu’il fouinassait.

Ça tombait en silence, tombait lent. Les matins d’hiver, sans les lampadaires, on aurait pu croire à du brouillard. Sous leur lumière seulement qu’on s’apercevait du mouvement. Signe qu’il fallait prendre le pantalon de K-way avant de monter sur le vélo. Que sinon, en arrivant au collège, jean trempé qui colle aux cuisses. Ainsi quelques années plus tard, quand plus question sur le 102 Peugeot de s’attifer en pareille guignolade synthétique. Ainsi le paletot de bleu du père quand il allait quand même travailler au jardin. Des trucs à attraper du mal mais c’était tellement souvent qu’il fouinait comme ça le matin. Et puis ça durait jamais bien longtemps. Le temps de la marée, il disait. Il suffisait que la marée elle change et puis ça s’arrêtait.

Les horaires de la marée, ils étaient écrits en tout petit dans un recoin du Ouest-France. Des heures et des coefficients. Un truc qui avait à voir avec la lune. Comme pour les semis au jardin, la taille des arbres. Elle avait une influence sur tout ça la lune. Encore un rôle à jouer dans ce monde-là les reflets lointains du cosmos. Tout se tenait. La lune, l’Océan à pourtant une centaine de kilomètres de là, l’eau du ciel, le jardin… Il existait des instances naturelles et lointaines encore capables d’impact.

Parce que l’Océan, on n’allait pas y tremper nos orteils. Trop loin. Et puis l’été, qui s’en serait occupé des haricots verts et des patates à ramasser, et puis les poireaux qui supportent pas de manquer d’eau… La centaine de kilomètres ça faisait beaucoup trop. Pas à cette échelle-là qu’on vivait. Les kilomètres ça se comptait en dizaines, et encore pas trop ! Pourtant l’Océan il était là un peu partout autour. Sur les panneaux qui bordaient la nationale derrière la haie du jardin. Les Sables. Et puis l’île de Noirmoutier. C’était écrit en blanc sur fond vert. Une présence lointaine, la côte. Qui de toute façon s’était dérobée quand on avait voulu m’y emmener. Rien vu d’autre que le siège arrière de la DS du tonton, et la vitre qu’on abaissait pour que j’aie un peu d’air. Le pied lourd, la suspension hydraulique… Malade comme un chien dans la baie du Mont-Saint-Michel. On aurait pu rêver mieux en guise de première fois.

On y était pas retourné depuis. On y aurait fait quoi d’abord ? On avait quoi à voir avec ceux qui passaient sur la nationale ? Avec leurs caravanes, leurs tentes et tout leur barda… Ceux qui venaient faire le plein chez l’oncle à la station, juste à côté, ou qui s’arrêtaient de l’autre côté de la haie et demandaient combien il y avait de bornes encore jusqu’à la mer. On les regardait passer. Sans jamais participer au mouvement. Après tout se tenir en bordure était suffisant. Puisque le monde envoyait ses signes jusqu’à nous. Comme une pluie dense et fine…

Messages

  • me revient l’amour que j’ai eu pour une côte plus nord au Conquet, les blancs sablons avant les foules, avant que cela devienne "tendance", vos deux promenades. Peau un peu salée, visage fouetté, odeur