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Le château

Negative blues, 2

vendredi 24 juin 2011, par JB

Negative Blues : un nouveau scanner de négas sur le bureau, et l’occasion d’une plongée dans les vieux films et les eaux souterraines de la mémoire. La photographie ne capture pas le temps, elle l’évoque — Bernard Plossu.


Il se voyait de loin, le château, de l’autre côté de la vallée, du centre équestre où Elle était élève monitrice.

En lisière de forêt, apparemment à l’abandon. C’était la seconde ou troisième fois que je venais ici pour le week-end.

Le centre équestre et ses chevaux ça ne m’intéressait pas plus que ça, sinon l’amusante Association des Amis de Maurice (AAM, Maurice étant le palefrenier du club) qui organisait un grand concours de dessins « Dessinez Maurice ! » dont le premier prix était un voyage de rêve à la station d’épuration, en compagnie de Maurice.

J’avais quand même, un peu pour rendre service parce qu’il fallait sortir un cheval qui par hasard n’avait pas de cavalier attribué ce jour-là, mais sans doute davantage pour montrer à ses potes à Elle que je savais moi aussi monter un peu à cheval (on a sa fierté), tenté de participer à un concours hippique pour débutants. Concours hippique d’entraînement, ça s’appelle, ou s’appelait, pas besoin pour ça d’avoir le niveau requis pour les concours dits officiels. On m’avait trouvé un pantalon d’équitation, à Elle, et une veste de concours, celle d’une copine. Je nageais bien un peu dans la veste, surtout au niveau de la poitrine que la copine avait avantageuse. Mais bon, c’est pas l’habillement qui fait le cavalier.

Le cheval, un joli cheval d’ailleurs, et issu de grands champions, s’appelait Oréal. Elle et ses copains de promo, tous cavaliers de compète et futurs moniteurs, ajoutaient systématiquement après son nom : « allez, Oréal, saute », comme une private joke. Tout ce que je sais, c’est qu’avec moi il avait refusé obstinément de sauter la moindre barre : « ce troisième refus vous élimine, mais vous pouvez cependant sauter un obstacle de votre choix en direction du paddock », avait crachoté le haut-parleur. J’ai fait dans ma vie trois concours hippiques (d’entraînement), alors la formule je m’en souviens. J’ai pensé bien fort « Allez, Oréal, saute... », mais même en direction du paddock, il n’a pas sauté.

Un peu déçu mais pas trop quand même : aux chevaux, animaux idiots, dangereux, qui laissent les mains grasses et qui puent, je préférais déjà la photo, et lorgnais le plus souvent du côté du château, au loin, que des écuries. Comme un de ces châteaux périlleux de la Table Ronde, habité par quelque Roi Pêcheur ou retenant prisonniers hors du temps, ceux qui osaient s’y aventurer.

C’était une fascination, comme un aimant.

Un jour, après les soins aux chevaux où je donnais quand même la main, manière de payer mon hébergement (une moitié de son lit de 70 en fer, autant dire comme on dormait bien), on avait donc décidé d’aller le voir de près, ce château. Pas tenu compte de la pancarte PROPRIÉTÉ PRIVÉE - DÉFENSE D’ENTRER ou formule similaire, escaladé le mur.

Juste pour voir de plus près, comme on allait autrefois à Civray se faire peur, dans la haute maison abandonnée qu’on appelait Le chalet, isolée dans les bois des Âges, et qui dominait la Charente. Elle avait paraît-il appartenu à un collabo notoire, disparu mystérieusement à la fin de la guerre, et était réputée hantée. En bas, un graffiti disait : « le fantôme est en haut ». En haut, un autre : « le fantôme est en bas ». Je ne l’ai jamais rencontré. Mais rien qu’approcher cette maison, était un défi. Alors y entrer, même avec deux copains pas plus rassurés que moi, c’était héroïque. Encore aujourd’hui je rêve souvent, de maisons interdites, maudites, comme la Maison des damnés de Richard Matheson.

Ce jour-là à R. il faisait chaud, on traversait un chaume interminable et poussiéreux, ciel blanc, lumière et ciel de plomb. Le château semblait toujours aussi loin.

Puis on a fini quand même par se rapprocher. On n’avait plus qu’à longer la lisère du bois pour ne pas trop se montrer quand même à découvert. Il était vraiment beau ce château, mystérieux à souhait, et vraiment abandonné. J’ai fait une photo, en me disant la première, pour situer dans le paysage.

À peine elle était faite la photo, qu’on a entendu gueuler du côté du château, sans voir personne, mais compris juste « ...TEZ LE CAMP... LES CHIENS... ». Et aussitôt, hurlements d’une meute. Et pas des toutous de chasse à la bécasse. Non, des chiens comme dans les films de prisonniers, et de nazis.

Habituellement j’aime les chiens, et ne les crains pas. Mais là on a fait demi-tour vite fait, couru comme des dératés vers la route, retraversé les chaumes et sauté le mur comme jamais je n’aurais pensé avoir les capacités de le faire. Je suis sûr même, que je l’aurais fait sauter à Oréal, ce mur.

Ne suis jamais revenu à R. Jamais revu le château. Quand Internet et Google sont arrivés, ça a été quand même une de mes premières recherches : avant de détaler comme un lapin j’avais déchiffré de loin son nom, gravé sur un bandeau de la façade, au-dessus d’une des portes. Guéville.

Messages

  • Salut J.B. En vacances d’internet depuis des semaines, je viens de faire un tour "chez toi" ;ton château m’en a rappelé un de mon enfance, clandestinement visité un peu dans les mêmes circonstances. Ta réflexion, que d’ailleurs je partage, à propos " des chevaux, animaux idiots, dangereux, qui laissent les mains grasses et qui puent" ne va pas t’ attirer beaucoup d’amis chez les amateurs de canassons. Comme je l’ai souvent dit : "Si je monte sur un cheval, c’est que je ne l’ai pas vu ! "
    A çhés faetes. J.B.

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