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La Pierre dans la tête

Texte écrit pour "ARSIP Info" n°81

lundi 4 juillet 2011, par JB

« Celui qui poursuit un rêve n’en désire pas au fond la réalisation, il veut seulement pouvoir continuer à rêver. »

Hugo Pratt, Corto Maltese


Ça commence, je pense, pour tout le monde pareil : un trou juste derrière la maison, ou pas bien loin… Juste un trou noir, qui sent la pierre humide, l’argile, le buis. Et une attirance irrésistible vers.

J’avais sept ans quand mes parents ont acheté, dans le sud du Poitou, une maison en haut d’un coteau boisé qui dominait la Charente. Dans ce coteau, une « grotte » : une diaclase, deux boyaux de trois et cinq mètres. Quelques araignées à gros ventre. Pour y arriver il fallait déjà batailler dur contre les broussailles, car peu de temps après notre arrivée, on avait tout coupé, et les taillis à la place des châtaigniers.

Cent mètres plus loin, une autre grotte, toute ronde, plus profonde, dans laquelle je ferai mes premières vraies explorations, seul ou avec un ou deux copains. Une descente raide dans une petite salle sphérique, un boyau, une nouvelle salle, toute en longueur, un nouveau boyau en boucle, qui revient au fond de la salle : les grottes dans ce coin de Poitou, sont nombreuses mais pas très grandes. Une centaine de mètres de développement peut-être, mais c’est déjà l’Aventure. Mais longtemps je passerai devant seulement, et n’aurai pas l’autorisation d’aller plus loin que la salle d’entrée. Il faudra la désobéissance de l’adolescence pour enfin pouvoir m’y aventurer vraiment (vu récemment sur le net, une interview de Jean-François Pernette, qui raconte exactement la même chose, devant presque la même grotte – on a tous en nous, ce trou d’enfance.)

Est-ce que Le gouffre de la Pierre Saint-Martin est mon premier livre de spéléo ? Je n’en suis pas certain ; sans doute découvert, avant, les livres de Norbert Casteret, au CDI du collège (j’en volerai même deux, plus tard, dans les réserves de celui du lycée…) Qui me transportaient : car les explorations souterraines de Casteret, dans leur caractère rudimentaire, il était facile de s’y identifier. Une mauvaise combinaison, un casque de récupération, un éclairage bricolé, des bougies : oui, c’était comme ça que j’explorais aussi mes grottes. En cachette des parents, ce qui en augmentait évidemment le risque, mais en décuplait l’intérêt.

Mais je me souviens de la découverte du livre de Tazieff, jaune dans l’édition Pocket-Jeunesse : dans le grenier, au fond d’un grand carton où se trouvaient les livres de mes frères plus âgés, quand ils en avaient fait le tour. Je l’ai lu d’une traite, et dès lors, j’ai eu la Pierre dans la tête.

Le gouffre Lépineux (son vrai nom) c’était évidemment toute autre chose que les explorations familiales du père Norbert et sa bourguignotte. Et ça n’avait rien à voir non plus, avec nos petites grottes étroites. Déjà, il fallait parvenir à s’imaginer ce pays « de calcaires et de pins tordus, haut, tourmenté et vaste, tout au bout de la France, là où la montagne basque perd ses prairies et ses forêts et se fait si âpre qu’il suffira d’une borne rongée, dans ce désert hérissé et sans nom, pour en faire l’Espagne.[…] Royaume de la nuée, de la pluie et de la bourrasque. No man’s land également étranger aux deux patries humaines que sa désolation sépare. »

C’était très loin de ma rivière et ses coteaux, de tout ce que je connaissais. La Lune.

J’ai relu Le gouffre je ne sais combien de fois. Pendant ce temps, on continuait évidemment nos petites explorations à nous : un aven de 10 mètres, descendu avec une échelle commandée exprès (et en douce, toujours) au Vieux Campeur, et une corde à bestiaux en polypropylène qui se détricotait. Artisanat. Un cône d’éboulis classique, sauf qu’il était entièrement constitué de sacs d’engrais remplis de cadavres de chiens. Évidemment on ne pouvait pas le faire savoir, puisque officiellement on était juste partis faire du vélo.
Rencontre un jour à la sortie d’un trou, du Spéléo-Club Poitevin en prospection. On leur indique notre trou à chiens, et une grotte « énorme » s’ouvrant au fond d’un puits dans une cour de ferme, où nous évidemment on ne peut pas descendre. Ils préviennent la gendarmerie pour les chiens, et la semaine suivante on descend avec eux dans notre Verna à nous : pas de quoi contenir Notre Dame de Paris, mais presque aussi grande quand même, qu’une église de campagne. Découverte aussi, du thé, encore longé assis sur la margelle du puits.

On parle. Ces gars-là sont des habitués de la Pierre Saint-Martin, eux disent juste La Pierre. Quelques mois plus tôt, il y a eu cette équipe de télé secourue dans le gouffre. J’ai lu évidemment le bouquin de Brincourt (ça les fait sourire quand j’en parle…), et je me souviens de quelques noms, Pernette, Douat, Gomez, qu’ils connaissent aussi. Évidemment. Pour eux ça semble tout naturel. Mais pour moi, l’impression de parler à des Armstrong, Aldrin et Collins, de leurs copains de la NASA, Schirra ou Shepard.

Ensuite les étés adolescents interminables et idiots sur la plage, à rêver de lapiaz, de dolines, de prospections à la Pierre avec eux. Je me renseigne au CIO sur les études à faire pour devenir spéléologue. Mais ça n’est pas un métier, me dit-on. Je choisirai alors celui de géomètre, avec le vague espoir que peut-être, un jour qui sait, ça pourrait me mener jusqu’à La Verna. J’aurai longtemps, affichée dans ma chambre, une photocopie-montage d’un article d’Alpinisme et Randonnée sur une traversée solitaire de la Pierre par Frédéric Poggia, dans lequel j’avais remplacé sa photo par la mienne. Colle et ciseaux, pas de Photoshop à l’époque !

En prépa géomètre, un prof de géomorphologie magnifique, Guy Lecler. Il nous parle de Kakoueta, d’Holzarte. Travail au stéréoscope. J’achète illico le mien, avec deux jeux de photos aériennes : mon village, et la Pierre. Des heures à loucher dessus… Chez Mollat à Bordeaux, on complète la bibliothèque : Martel, Marbach, Minvielle, Jasinski… et on en rêve toujours, de cette Pierre que l’on n’a jamais vue.

La vie. La topographie m’a mené davantage aux chantiers de lotissements et aux réseaux divers, qu’aux réseaux karstiques, et ça ne me passionne pas plus que ça. Changement de métier, pour être instit. Une copine que la spéléo n’intéresse pas vraiment. On habite Rodez, quelques balades souterraines solitaires sur le Causse Comtal, souvent à la Casteret… Jusqu’à explorer comme lui dans le plus simple appareil, sinon le casque et la lampe acétylène, une source des Fées, avec un copain – on avance à quatre pattes, il s’arrête, pas moi, ça sent subitement le poil de cul roussi, dans la source. La plus forte émotion : franchir, toujours seul et loin de l’entrée, une voute mouillante dans la grotte de Bouche-Rolland.

Incursion dans le delta souterrain de Salles-la-Source, sur les traces de Martel. La verticale du Tindoul de la Vayssière, et sa rivière, qui ne sont pas pour moi. Rêver des heures devant les vestiges de l’escalier construit par Martel et Armand. Quelques pas, seul toujours, dans les gouffres du Lot : Réveillon, la Pucelle. Toujours la Pierre dans la tête. Je ne l’ai encore jamais vue, mais par Les 100 plus belles courses et randonnées de Pierre Minvielle, je suis capable d’en décrire toute la traversée de la Tête Sauvage à la Verna, comme si je l’avais faite moi-même, cette traversée.

La Pierre, comme le cap Horn, la Patagonie, l’Alaska, l’Annapurna.
Je la découvrirai de visu à trente ans passés, seul avec mon fils de cinq ans. Une escapade d’une journée parce qu’on est de passage dans le coin ; le col et Arlas le matin, Kakoueta l’après-midi. Et encore, je ne trouverai même pas le Lépineux, planqué dans son thalweg en Espagne. Mais la borne, les lapiaz, ça suffit à mon bonheur, et c’est aussi bien de ne pas l’avoir vu, ce gouffre : on n’est pas déçu et on peut encore en rêver.

Puis des années en Bretagne où il n’y a pas de gouffres. On compense en devenant pompier volontaire : avec un appareil respiratoire isolant sur le dos, et dans un feu d’appartement, on se sent comme un plongeur souterrain. Avec les manœuvres « lot de sauvetage », on retrouve ce que l’on aime : baudriers, cordes, descendeurs. Du coup on oublie un peu la Pierre. Elle est bien là où elle est, dans la zone des mythes et des rêves.

Arrivée d’Internet, et quelques beaux échanges par courriel : Gilberte Casteret, à qui l’on peut exprimer, seul derrière son clavier, tout ce que les livres de son père ont représenté dans l’enfance et l’adolescence. Jean-Claude Frachon. Luc-Henri Fage. Philippe Pellissier, puis Brice Maestracci, quand je proposerai à l’ARSIP d’héberger la version numérisée du livre de Tazieff, que j’ai faite un été, avec un logiciel d’OCR préhistorique, qui m’a obligé à presque ressaisir tout le livre. Mais le plaisir de çà. Brice propose en retour, de me guider dans les grandes salles. Le rêve deviendrait-il réalité ? Presque trop beau pour être vrai.

On vit désormais en Charente-Maritime. Automne 2010, séisme dans la vie personnelle. On cherche refuge pour les vacances avec les enfants, là où attendent depuis l’âge de douze ans, tous les rêves de gosse qu’on a gardés ensuite, adulte. Cap sur la Pierre Saint-Martin, on trouve un gite à Sainte-Engrâce.

Brice n’est pas disponible mais on se verra quand même, avec Michel Douat et d’autres, un soir à Licq. Ces gens-là, curieusement, qui connaissent la Pierre par cœur, sont sinon comme vous et moi, et accueillent le spéléo en chambre comme un des leurs.
Depuis juillet la Verna a ouvert sa porte au public, et c’est Jean-François Godart qui nous emmènera à la salle Chevalier. Assis sur un bloc, je regarde vers le noir du plafond, très haut, et je me dis : ça y’est, tu y es, c’est arrivé, tu es dans la Pierre… et c’est exactement comme tu l’avais imaginé, mais encore plus beau… Revient en mémoire, comme un mantra, la phrase lue autrefois (dans un Casteret, certainement, mais lequel ? ) : « une grande vie, c’est un rêve de jeunesse réalisé dans l’âge mûr ». Oui, aujourd’hui elle est grande, elle est belle, la vie…

La spéléologie, si elle n’était faite que par et pour les spéléologues, n’aurait pas plus d’intérêt qu’une traversée de l’Atlantique ou un tour du monde à la voile, s’il n’y avait pas une ou deux fois par siècle, des Gerbault ou Moitessier pour les raconter. La géologie, l’hydrogéologie, la science, oui… Le sport, l’aventure, aussi… Mais ça n’intéresserait que les spéléos et les karstologues.

L’exploration du Jean Bernard, de la Dent de Crolles, n’ont sans doute pas grand chose à envier à la Pierre Saint-Martin sur le plan de l’engagement humain, et les hommes qui s’y sont consacrés ont certainement autant de valeur que les grands anciens de la Pierre, et tous ceux qui à leur suite ont fait que les quelques kilomètres de galeries explorées des années cinquante, sont maintenant un réseau exploré, aussi vaste. Avec des difficultés et des dangers comparables aussi. Un Guy de Lavaur, un Robert de Joly, sont évidemment à mettre sur un plan d’égalité avec « notre » Cosyns. Mais c’est aussi à la Pierre, que Félix Ruiz de Arcaute tournera sans doute définitivement la page de l’époque des « spéléologues célèbres » avec sa phrase devenue culte : « le maillon n’est rien, la chaîne, seule, compte ».

Oui, ce qui fait que la Pierre, pour moi, est différente des autres trous, ou massifs, c’est la langue, ce sont les spéléos-conteurs, les spéléos-écrivains, qui nous permettent d’en rêver.

Mermoz, Guillaumet, étaient à l’époque de l’Aéropostale, des hommes d’une trempe exceptionnelle. Mais ceux qui en ont fait des héros, et de l’Aéropostale un mythe, ce sont Saint-Exupéry, et Kessel : des aventuriers eux aussi, mais surtout des écrivains. Sans Saint-Ex, la marche héroïque de Guillaumet dans les Andes ne serait restée qu’un fait divers oublié aujourd’hui. Sans lui, « ce que j’ai fait, je te le jure, aucune bête au monde ne l’aurait fait », cette phrase qui touche au sublime autant que l’acte qui l’avait motivée, aurait été perdue pour l’Humanité. Mermoz a connu la gloire de son vivant, mais c’est par Kessel que l’on peut comprendre aujourd’hui pourquoi il était surnommé « l’Archange ».

La Pierre a connu (les Lyonnais, Mairey, Bidegain, Arcaute…), connaît, et connaîtra encore, des faits de courage et de ténacité, qui pour s’être déroulés dans l’obscurité et quand même le plus souvent loin des médias, ne sont pas moins remarquables que les 57 tentatives de décollage de Mermoz à Natal, aux commandes d’un hydravion trop lourd, ou l’odyssée d’un Guillaumet perdu dans les Andes. À chacun son aventure : il n’existe pas d’échelle de mesure du dépassement de soi. D’autres gouffres et grottes aussi… Seulement voilà : la Pierre, elle, a eu en plus, ses Saint-Ex et Kessel.

Tazieff, évidemment, en premier lieu. L’homme des volcans, mais aussi celui qui a su trouver ces mots que nous connaissons tous par cœur, sur ce pays de calcaire et de pins tordus, tourmenté et vaste… que ces quelques lignes suffisent à dessiner, pour toujours, dans notre imaginaire, même sans l’avoir jamais vu « en vrai ». Bien sûr, sans l’accident de Loubens, il n’y aurait pas eu le livre, ou bien n’aurait-il été qu’un banal récit d’exploration. C’est la mort du compagnon, dans les circonstances que l’on sait, qui en fait un récit épique. Mais inversement c’est bien le livre, (et aussi l’épitaphe de Labeyrie, l’écriture, encore) qui a fait accéder Loubens, et lui seul, au rang de martyr de la spéléologie, à tout jamais le plus célèbre ; et la conquête du Gouffre à celui de mythe. Les articles du Figaro ou de Paris-Match ont relaté le fait-divers, dans toute sa brutalité, mais aussi avec la fugacité propre au journalisme. Avec Le gouffre de la Pierre Saint-Martin, Tazieff écrit un nouveau chapitre de Terre des hommes, en même temps que son plus beau livre.

Montée du treuil au col de la Pierre Saint-Martin, Sainte-Engrâce, 1952. À droite Haroun Tazieff. À gauche, Max Cosyns ?
Photo : Norbert Casteret. Scan du négatif original, ©ARSIP 2011.

Labeyrie, qui écrit avec la précision, la sobriété et l’objectivité du scientifique qu’il était.

L’abbé Attout, qui n’est sans doute pas un auteur du gabarit de Tazieff, à qui il emprunte d’ailleurs les deux tiers de son livre… mais qui est tout de même un témoin, et touchant par son enthousiasme, et sa foi, et pas seulement au sens catholique du mot.

Deux générations plus tard, les Rivières sous la Pierre de Jean-François Pernette, en qui même ayant rencontré maintenant l’homme mûr et presque repu d’expéditions, je ne verrai toujours que le jeune homme surdoué que je rêvais d’être, au même âge ou presque, en feuilletant son album sur Naré, l’abîme sous la jungle.

Et entre ces deux générations, Queffelec, que j’ai lu en dernier, très longtemps après tous les autres. Lui aussi avait découvert la Pierre à l’âge adulte. Cosyns, Labeyrie, Occhialini : des scientifiques. Queff : un intellectuel, qui se présente par un poème, ingénieur à brioche et grosses lunettes. L’anti-héros, qui ramasse les papiers gras autour de la doline après le départ des journaliste et spéléologues célèbres, et qui décide seul contre tous que non, la Pierre ce n’est pas fini : « Ce livre est l’histoire de notre obstination ». Queffelec, le rêveur, le mystique, le plus écrivain de tous :


Octobre 1976.

Il neige.

Le vent du nord fouette les larges fenêtres du refuge. Quelques grains de grésil parviennent à s’enfiler dans les chicanes du dormant et volètent un moment à l’intérieur avant de se résoudre en vapeur dans l’atmosphère tiède de la pièce[…]

Tous ces gens, qui font que parallèlement à la chaîne de l’exploration et de la recherche, il existe autour de la Pierre Saint-Martin, une chaîne de l’écriture, une chaîne de la transmission, unique dans le monde de la spéléo.

Cette chaîne là, c’est celle du partage, du don fait à ceux qui ne partent pas, n’iront jamais visiter ces lieux (quoique, désormais, la possibilité pour tous du grand frisson à la Verna, et l’enthousiasme de Jef Godart et son équipe, dans cette mission de partage et de transmission de l’amour du monde souterrain), ne connaîtront jamais la morsure des cascades et le vertige des grands puits, mais les vivent quand même dans leur tête, par personne interposée. Un don fait aux explorateurs en chambre et rêveurs de tout poil.

Qui auront, sans l’avoir jamais vue, des années et peut-être toute leur vie, la Pierre dans la tête.

Photo : borne-frontière 262, au col de la Pierre Saint-Martin, à quelques centaines de mètres du gouffre Lépineux.

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