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François Bon, Escaliers

05-08-2011

Texte écrit par mon frère François Bon, pour Tiers Livre, qui invite sur son site mon texte Juliette dans le cadre du projet des Vases communicants : « le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. »

Plaisir et émotion tout particuliers, cette fois, de cet échange fraternel.


En passant de Saint-Michel en l’Herm à Civray, la première révolution était de passer d’une structure de village à celle de ce que j’ai nommé ville complète, mais la deuxième révolution intérieure qui m’en reste est liée à la verticalité.

Celle de la ville même : Civray est un double pont sur la Charente, entouré de collines, les zones périphériques et industrielles s’installant sur les trois « hauts » de la ville, les routes qui menaient (mènent toujours, mais qui les prend) à Poitiers, Niort et Ruffec), tandis que Saint-Michel était (est toujours, mais qui le voit) une ancienne île émergeant depuis quelques siècles de l’horizontalité des marais menant à la mer. La Vendée est un pays de vent : les maisons y étaient basses (Rabelais disait que les hommes aussi), et sans étage. Dans la rue principale, qui menait à l’église, un étage. Dans cette fin des années cinquante, le garage du grand-père est fait de trois maisons étroites rachetées puis rassemblées. Du bureau donnant avec son bec-de-cane sur le poste à essence, derrière lequel est la chambre de l’arrière-grand-mère aveugle, un premier escalier mène à l’unique étage, il y a la chambre de mes grands-parents et un couloir avec deux autres chambres. De la deuxième maison sur rue, on a gardé le couloir donnant désormais sur une salle à manger qui ne sert qu’aux « occasions », et dans le couloir un escalier mène à ces deux autres chambres, dites bleue et jaune, dont celle que nous partageons avec mon frère quand on reste ici quelques jours (naissance du second frère par exemple). De la troisième maison, tout a été démoli pour que l’ancien garage au fond du passage communique sur la rue par ce que nous disons le « porche », dont le portail métallique bleu survit encore, on l’a surmonté d’un « magasin », deux pièces rectangulaires dont l’une est équipée de casiers, et qui servent d’entrepôt pour les pièces détachées courantes — le troisième escalier, construit en bois à l’économie, descend directement dans le garage, mais on a percé une porte de communication avec le couloir entre chambre bleue et chambre jaune. Enfin, la cuisine se prolonge par une buanderie elle-même surplombée d’un grenier encombré d’affaires inutiles, mais donnant aussi sur une porte condamnée (mais la clé reste sur la serrure) au fond de la chambre jaune. Donc quatre escaliers, sans compter celui qui donne, près du pont élévateur, sur un fragment d’ancien souterrain du château voisin, où on stocke les pneus au frais et sans lumière.

La maison qu’occuperont mes grands-parents à Luçon après leur retraite (et comme tout déboussolés de devoir, en vendant leur garage, quitter ces murs recomposés et agrandis en quarante ans de vie, six jours sur sept de cinq heures du matin à sept heure le soir — mais c’est la règle commune alors) disposera aussi de deux escaliers, et, comme la ville est plus grande, deux étages plus caves. Une continuité. C’est un peu moins désormais, mais une grande partie de ma vie, dans tous les rêves avec escaliers, c’est toujours cette maison aux couloirs, portes fermées à clé ou percées dans les murs, et des univers qui changent radicalement même s’il s’agit toujours d’un seul étage, que je reviendrai, avec cette sensation d’accès multiples, de passage possible d’un escalier à l’autre.

À Civray nous vivons au-dessus du garage, donc au-dessus de ce que nous nommons aussi le « porche » (mais portail en bois qui doit dater de l’ancienne poste au diligence qu’était cette maison, avec encore des anneaux à chevaux oubliés), il y a aussi deux escaliers (mais le second est pour cet obscur appartement occupé par le chef d’atelier et sa famille). Pour nous, l’accès à l’appartement et au grenier qui le surplombe se fait par une tour du XIII° siècle aux marches en spirale usées par un l’usage discontinu de tous ces siècles. Rien de rare ni de prestigieux : tous ces minuscules centre-villes qui meurent sur place désormais, dans cette région comme dans les autres, seront de tels vestiges — et c’est leur absence qui est un changement mental si radical lorsqu’on vit pendant un an au Québec. La tour existe toujours, mais je n’y ai plus accès. Tout en bas, une porte arrondie de bois clouté et gros verrou cylindrique, qui doit donc avoir l’âge de la tour et ne nous sert jamais, donne directement sur la place. Un couloir voûté s’enfonce de là vers le garage, et, comme à Saint-Michel, sert à l’entreposage des pneus et des cartons de bidons d’huile. À chaque demi-étage une fenêtre étroite creusée dans l’intérieur du mur, avec ce rebord pour s’y asseoir. Puis, après l’accès au grenier du deuxième étage, fin des marches de pierre, un escalier raide à peine large comme nous les gosses débouche sur l’étroite étendue circulaire sous le toit conique d’ardoise, avec fenêtre donnant sur la place et l’église. Je n’ai pas souvenir que mon père ni ma mère soient jamais montés dans ce recoin sous la charpente. Dans les rêves ultérieurs, et même dans la complexité des rêves où on retrouve le mort, il y a toujours ce fait que l’escalier est trop étroit pour que mon père l’emprunte. Peu souvenir des jeux que nous y avions avec mon frère, d’ailleurs probablement utilisions la pièce chacun de notre façon même si parfois l’occupant en commun. Je l’associe à des heures de lecture, mais aussi aux premiers souvenirs d’écriture, sur des registres toilés noirs présents par dizaines dans le grenier, accumulant toute la comptabilité du précédent propriétaire du garage, et qu’il avait eu la flemme de déménager (comme son hélice d’avion, une réserve de pièces détachées Panhard, du matériel de développement photographique d’avant-guerre inutilisable et autres curiosités) — au bout des registres, il y a toujours quelques dizaines de pages lignées vierges, j’arrache les pages de chiffres et me sers du reste.

Le mardi, c’est marché sur la place, on est dans une société encore essentiellement rurale, c’est le rendez-vous obligé des tractations et nouvelles. Du premier étage, les casquettes obligatoires tournent lentement et à des vitesses différentes, selon les arrêts conversation, tandis que les femmes de ces messieurs s’approvisionnent dans les étals qui, eux, sont sur la place, tout autour du monument aux morts. Ils tournent tous dans le sens contraire des aiguilles d’une montre, mais à ce rythme extrêmement lent d’une rencontre à l’autre. Je ne parle pas mais je comprends le patois vendéen, je suis brutalement confronté à une langue étrangère, le patois des Charentes, les deux dérivant d’une langue véritable, le poitevin, de formation plus ancienne que le français. Quand je lirai Rabelais, quelques années plus tard, ce sera pour moi une langue contemporaine et courante.

De la fenêtre de pierre au troisième étage avec vue verticale, du demi-étage presque juste au-dessus des casquettes, ou directement derrière la porte de bois, invisible, j’écoute ces conversations codées des marchés de campagne et deviens trilingue.

Nostalgie évidemment d’une pièce, diamètre 1m80 maximum, et où un adulte ne saurait se tenir debout sans se cogner, qui est réservée à l’enfant, de 1964 à 1969, quand nous quittons les lieux pour une maison sur les hauts, et que je considèrerai jamais comme mienne : le temps est venu de vivre plus loin.

L’autre jour, au tribunal d’instance de Melle, pour une exposition d’art contemporain, je découvre une tour, un escalier, des marches, des fenêtres étroites avec le même poli et la même margelle pour s’asseoir, si brutalement identiques qu’il est bien probable que les mêmes artisans, dans ces deux villes alors prospères, à trente-quatre kilomètres de distance, les aient réalisées successivement. L’odeur, la lumière aussi sont les mêmes. On découvre combien le corps se souvient — c’est très « pavés de Guermantes », mais on n’a pas trop le choix des éléments qui vous le provoquent.

Messages

  • pas eu cet espace hors parents, (aurais sans doute préféré un espace hors petits) - découvert, il y a longues années, celui, en haut d’un escalier aussi, avec vue sur l’Aven, de mon beau-frère ami - ai tenté de le lui voler rétrospectivement
    J’aime ces maisons telles que dites, et les basses cachées dans l’horizontalité des marais.. mots qui amènent du rêve

  • En découvrant les photos avant le texte, ai cru aussi qu’il s’agissait de "notre" escalier...