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Le vieil hautbois dormant

15-08-2011

À Jacky Morel, Catherine, Véronique, Isabelle et Sylvette.


Je ne suis pas vraiment musicien, mais ai failli le devenir.

Mon instrument à moi, c’était le hautbois. Mais je n’en joue plus depuis des années, et des trois que j’avais à une époque (deux modernes : un dit d’étude, un autre dit de concert, et un hautbois baroque dont je n’ai jamais su tirer un son correct) je n’en ai plus aucun : contrairement au violon, au violoncelle, un hautbois ne se bonifie pas avec le temps, et ne reste même pas stable. Il vieillit, exactement comme nous : irrémédiablement, et mal. Durée de vie d’un hautbois, sept ans environ, dit-on. Les concertistes en changent plus souvent encore, alors qu’une clarinette peut durer la vie de son propriétaire. Question de perce paraît-il : parce que celle de la clarinette est cylindrique, celle du hautbois, conique, et beaucoup plus étroite.

Instrument difficile, ingrat, mais attachant comme un enfant autiste. Contrairement aux autres instruments à vent (sauf sans doute le cousin basson), la respiration est double : car on ne vide pas ses poumons dans l’instrument, comme dans une flûte ou un saxophone. L’anche double de roseau, ne laisse passer qu’un infime quantité d’air. Mais elle nécessite une pression considérable, pour être mise en vibration, et le rester. Le hautbois se joue en apnée, en rétention de souffle à poumons pleins. Il faut donc se vider ensuite (wouch) avant de reprendre de l’air frais pour la phrase suivante, exactement comme on vide son tuba en plongée apnée. C’est relativement épuisant, et avec la pression énorme à donner à la colonne d’air, ce qui explique le visage congestionné, les carotides dilatées, et cette impression de constipé hémorroïdaire chronique en train d’essayer de se soulager, que donne un hautboïste en train de jouer.

Mais le pire, c’est la malédiction originelle des hautboïstes : cette fameuse anche double. Les clarinettistes et saxophonistes achètent leurs anches par boîtes de dix, parmi lesquelles ils en trouvent bien sept ou huit bonnes. Ne reste plus qu’à la fixer sur le bec. Les hautboïstes et bassonnistes ont à fabriquer eux-mêmes, les leurs. Ça consiste en ligaturer étroitement un fin roseau plié en deux sur un tube de laiton, en couper l’extrémité (jusque là, ça va), puis amincir les deux lamelles obtenues, de façon égale en forme de parabole et au micron près, avec un soin et une patience infinis. Un mouvement de grattage en trop (entre temps, on aura aussi appris, à affuter le couteau spécial, tranchant comme un coupe-chou, sur une pierre à huile, puis un cuir de barbier), et l’anche est fichue, prendre un autre roseau et recommencer. Une fois le grattage fini, la récompense : en emmaillote l’anche dans une baudruche, petite peau extrêmement fine, issue du diaphragme de lapin (je crois). Ceci, pour que l’air ne s’échappe pas sur les côtés. On colle ça à la salive.

Même si l’anche semble réussie, il faut prévoir quand même qu’au prochain changement de température ou d’hygrométrie, elle ne sonnera plus du tout pareil. Le son ne sortira plus dans les graves, ou bien l’attaque sera molle et pâteuse. De temps en temps, il faudra aussi en racler l’intérieur, pour la nettoyer de l’amalgame salive-roseau qui l’entartre et empâte le son.

À mon époque, un hautboïste ne se déplaçait pas sans sa petite boite de pellicule photo, avec cinq à sept millimètres d’eau au fond, pour faire tremper l’anche cinq minutes avant de la jouer. Maintenant que les appareils photo sont numériques, comment font-ils ?

De toutes façons ça ne dure pas longtemps. L’anche est au hautboïste ce que le chausson de pointe est au danseur classique : sans elle, pas de danse, pas de musique. Un petit tour, quelques heures de jeu, un concert, et puis s’en va, direction la poubelle. J’ai lu ou entendu quelque part que dans certain peuple du moyen-orient je crois, ou peut-être les Touareg, les joueurs de hautbois, ou son équivalent traditionnel, portent leur nécessaire à anches en collier, comme marque de noblesse.
Tant qu’on est élève au conservatoire, ça va : c’est le prof qui fabrique et fournit les anches (on ne les remerciera jamais assez pour ça... Jacky Morel : je vous aime !!!) Ensuite... ben...

Ajoutez pour mémoire, qu’une anche double laissée en liberté sonne exactement comme celle d’une bombarde (je n’ai rien contre la bombarde, mais ce n’est pas le son que l’on cherche, dans Mozart ou Strauss). Qu’il est à peu près aussi facile de jouer faux sur un hautbois que sur un violon. Que l’instrument ne supporte ni le chaud, ni le froid, ni la sécheresse, ni l’humidité, ni les courants d’air... Un système de clés complexe, instable et extrêmement difficile à régler, et vous aurez une petite idée de ce qu’est ce truc, et du travail qu’il faut pour l’apprivoiser. Même pour un musicien expérimenté, chaque note reste un défi. Je ne connais que l’orgue, ce colosse aux pieds d’argile, qui lui soit comparable, en termes de fragilité : comme le hautbois, multiplié par quelques milliers de tuyaux... Est-ce pour cela que les deux instruments vont si bien ensemble, tellement mieux je trouve, que le convenu et redondant duo trompette et orgue ?

Si adolescent j’étais parvenu, disons, à un bon niveau amateur, de jeu du hautbois (Jacky Morel : je vous aime, bis...) je n’ai jamais réussi à fabriquer une anche jouable. Et jouer du hautbois suppose, plus que tout autre instrument, un travail de chaque jour, de gammes, de sons filés, d’attaques. Moins d’une heure par jour à lui consacrer, mieux vaut passer son chemin et aller jouer à la pétanque. J’ai tout arrêté et sais que je n’y reviendrai jamais ; mais je garde un amour immense, et une intense nostalgie de cet instrument.

Je n’ai pas l’oreille absolue (cette capacité qu’ont certains musiciens, de reconnaître n’importe quelle note sans aucune référence au diapason). Mais quand c’est un hautbois qui joue, oui : car chaque note du hautbois possède son propre timbre, plus ou moins clair (les Mi, les Sol, obtenus avec un minimum de clés) ou voilé (les Sib, Mib), ou selon la quantité d’air qui passe « à côté » de la note, comme un chuintement (le Ré4, le Si5). Quand on a travaillé des années les sons filés sur ces notes, on les reconnaît sans hésitation, à la couleur. Mais ça, ça doit être pareil avec les autres instruments à vent, quand on les pratique un peu.

Et oui, à chaque fois, c’est un bonheur, mais aussi un crève-cœur, d’entendre un hautbois chanter...

P.-S.

Jacky Morel : je vous aime, dernière (et nous avions à l’époque, l’un comme l’autre, plus de cheveux...)

P.S., 2 : Jacky Morel est décédé en 2014. Ça c’était pas chic de sa part.

Messages

  • et merci à tous les hautboïstes parce que, moi, je n’en ai jamais joué, mais que j’aime la voix de cet instrument ! (déteste pas le basson non plus d’ailleurs)

    • Mon grand-père, excellent violoniste, m’avoua en fin de vie regretter le hautbois, dont nous aimions conjointement aussi la voix.
      La clarinette de mon oncle, elle, lui survécut.

    • Comme cela fait plaisir de lire cette apologie d’un instrument que j’aime moi aussi (en secret) pour la pureté de sa voix. Merci de nous en faire connaître les redoutables difficultés de préparation et de jeu, je ne l’en aime que davantage ...