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It smells like runners

BMW Berlin Marathon, 2

02-10-2011

(suite de ce billet)


Je me souvenais que la nuit tombait bien plus tôt à Berlin, qu’en France. J’avais oublié, ou ne m’étais pas rendu compte, que le jour s’y levait aussi, plus tôt.

À 6h15 l’alarme du téléphone sonne (nouvel appareil, j’avais répété soigneusement la manip la veille), il fait déjà jour, et je suis parfaitement réveillé, sensation inhabituelle.

Petit déjeuner, on fait le plein de la bête. J’ai fait des courses hier, pour assurer pain, yaourt, céréales, jus de fruit ; pas de service de déjeuner dans ma pension économique et sans wifi, et que des boutiques et restaus turcs, sur Hermannstrasse — je n’ai rien contre, mais il me faut ce matin précisément, ces aliments-là.

Toilette. Voulant me brosser les dents, je me rends compte in extremis que j’ai tartiné du Voltarène gel sur le rasoir au lieu de dentifrice sur la brosse à dents. Il est temps que ça se termine, cette histoire de marathon.

Habillage : grosse frayeur, le cuissard introuvable dans le sac à dos. Je me vois déjà devant l’alternative terrible, de devoir courir soit en slip, soit dans le lourd jogging doublé. Mais juste une frayeur. La prochaine fois, penser quand même à mettre un deuxième, dans le sac.

Direction la porte de Brandebourg. Attente sur du S-Bahn, on est juste quatre sur le quai, avec un couple et le fils, qui porte le même sac plastique BMW Berlin Marathon que moi, jogging et baskets. J’ai dans l’idée que je n’ai pas fini d’en voir.

Effectivement dans le train, à chaque station il en monte plein, des types en tenue de jogging avec un sac plastique blanc BMW Berlin Marathon. À Südkreuz un gars s’exclame en entrant dans la voiture : « Woah, it smells like runners ! » Un bon titre pour un billet du Caf’com, je me dis.

Un truc qui m’embête en revanche, c’est que tous ont accroché à leur lacet, la puce magnétique, ou électronique, qui permet le chronométrage. Dans le sac coureur que l’on m’a remis hier à Tempelhof, il y avait bien l’enveloppe scellée avec dedans le dossard, les épingles pour l’accrocher au maillot, les instructions pour attacher la puce et la rapporter à la fin de la course... mais pas de puce. Sur 40 000 inscrits il a fallu que ça tombe sur moi (refait quinze fois l’inventaire du sac, vidé la poubelle, non, l’erreur ne venait pas de moi pour une fois). J’avais tenté de me rassurer en pensant que peut-être on nous la donnait sur le départ, mais c’était évidemment idiot. Pas de puce, donc pas de chrono, pas de classement, pas même de participation officielle. Bah, pas grave, de toutes façons, ça fait trois semaines que je traîne une tendinite au tendon d’Achille, toute la semaine dernière je boitais en marchant et j’ai bien failli annuler le voyage. Je n’envisage donc absolument pas de terminer les 42,195km. Prendre le départ c’est déjà chouette, si je fais 10km l’honneur sera sauf et si je fais 20km ça sera très bien. Alors, le temps...

Arrivée au Reichstag, en avance (et m’en étonne moi-même). Du coup je cherche quand même un bon moment, à chaque point information, une bonne âme qui pourrait me donner la précieuse chip. Avec mon mauvais anglais et une laryngite carabinée qui me laisse quasiment aphone c’est pas facile. Peine perdue. Vestiaire ; comme les copains je troque le sweat et le jogging contre un élégant sac poubelle orange à bretelles, qui protège un peu de l’air frais en attendant le départ. On est jolis, tous, dans notre sac poubelle Adidas.

Je rejoins mon paddock. Organisation toute germanique, c’est fléché partout, ce qui n’est pas du luxe parce que même comme ça j’ai du mal à trouver.

On nous a demandé à l’inscription le temps estimé pour le marathon. Naïvement j’ai doublé mon temps du semi-marathon, et rajouté un quart d’heure, soit 4h15. Je suis donc dans l’avant-dernière vague de départ, au startblock G.

C’est tellement grand la pelouse du Reichstag, et les allées de Tiergarten, qu’on ne se rend absolument pas compte de l’énorme foule que l’on compose. Je pense avec amusement que je me dis toujours agoraphobe — ce que je suis, généralement. Mais aujourd’hui je ferai exception à la règle.

J’ai le téléphone dans la poche du cuissard mais regrette de ne pas avoir un vrai appareil photo, pour saisir des scènes marrantes. Notamment les files d’attente aux pipi-rooms (il y en a des batteries entières, de sanisettes, mais ça suffit à peine pour tous les pipis-de-la-peur de ces dames — nous autres garçons avons la chance de pouvoir nous soulager sur les nombreux bosquets). Et puis en fait, c’est difficile d’être à la fois participant et observateur.


(Photo : Michael Sohn/AP)

On entend de loin, les départs des startbloks précédents. Puis c’est à nous. On entre dans l’arène en musique : une musique que celles de Ben Hur, la Guerre des Étoiles et le Seigneur des Anneaux réunies, en comparaison, ça serait un menuet de Mozart enfant, joué à la flûte à bec. Contrebasses, grosse caisse et timbales à te faire décoller du sol. La ficelle est grosse, mais ça fonctionne. J’entre sur l’immense avenue du 17 juin tendu, les tripes nouées, mais calme et concentré à l’extrême : je suis héros de blockbuster, avec pour mission de sauver le monde. Pas moins.

Ne peux m’empêcher de penser quand même, comme on est à Berlin, au pouvoir de galvanisation sur les foules, des musiques binaires et simplettes... à d’autres défilés qui ont eu lieu ici même... Est-ce qu’alors j’aurais eu la force d’âme pour rester du bon côté ? Ou seulement un mouton bêlant parmi les moutons, se prenant pour un tigre et marchant au pas de l’oie ? On chasse ces pensées. Retour au 25 septembre 2011, on est là juste pour s’amuser, et courir. À Berlin.

On avance lentement vers le départ. Compte-à rebours. C’est partiiiiiii !

(Photo : www.marathonfoto.com.)

P.-S.

On me signale de Toulouse que la musique martiale du départ est celle de "Pirates des Caraïbes". Impardonnable de ne pas avoir reconnu, pas vu le film sauf apparition de Keith Richards, mais j’ai assez rouspété après la B.O. à la maison, quand les enfants le regardaient, toujours trop fort... Qui a dit "blockbuster" ?