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You’re all heroes

BMW Berlin Marathon, 3

02-10-2011

(Suite de ce billet)

Cette fois-ci le départ c’est pour nous, le startblock G. Ça part beaucoup moins vite que quelques courses auxquelles j’ai participé jusqu’ici. Mais la distance à parcourir n’est pas la même, et dans les blocs G et H, ne sont évidemment pas les athlètes qui boucleront le marathon autour des trois heures — ou moins. On est là pour participer, on espère finir (oui, dans l’euphorie du départ, l’espoir est revenu), un point c’est tout.

N’empêche, je déclenche le chrono en passant la ligne. Sans puce, ce sera mon seul repère si je finis. On trottine doucement, comme un échauffement. Beaucoup de monde mais on ne se marche pas sur les pieds pour autant.

Satisfaction, le tendon d’Achille qui m’a tant enquiquiné les semaines précédentes, et jusqu’à hier, semble me laisser en paix. Voltarène hier soir, ce matin, semelles orthopédiques toutes neuves... c’est légèrement douloureux mais sans plus. Si ça pouvait tenir comme ça... j’ai espoir. [1]

En vue de la Siegessäule qui étincelle au soleil. Je sors le téléphone, fais une photo, mais en courant c’est vraiment malcommode. Un petit Minox aurait été bien plus pratique, mais trop épais pour la poche du cuissard. Je décide que courir ou faire des photos, il faut choisir : aujourd’hui, je cours. Puis comme il ne fait pas très chaud, je passe on the sunny side of the street, comme dans la chanson.

Le passage au pied de la statue est un moment d’émotion, et j’y cherche un ange... Wenders raconte dans le DVD des Ailes du Désir, que le pauvre Otto Sander, qui était sujet au vertige, devait sauter de six mètres de la reproduction de la statue, sur des matelas, le dernier jour de tournage... Rien ne pouvait lui arriver de mal. Mais tellement stressé malgré prise de calmants, il se reçut mal et se cassa la jambe. Salut, Cassiel. Je ne te vois pas, mais je sais que tu es là.

Passé le rond-point, je me retrouve au kilomètre deux, à côté de deux françaises « — Tu vois, déjà deux de faits, » dit l’une. « — Ben oui, finalement c’est pas si difficile, un marathon », je réponds. Ensuite on court, en silence, simplement. Je surveille de temps en temps le cardio : pas dépasser les 150.

La suite est une longue suite de grandes avenues, de groupes de jazz, de percussions, de rock. Tous les 500 mètres ou kilomètres il se passe quelque chose. Le public en soi est un spectacle. Les bannières : « Lauf, Dieter, Lauf » ou « Run, Jimmy, run ». « No pain, no glory ». Etc. Je connais maintenant deux nouveaux mots allemands : lauf, et laufen.

Au débouché d’un pont, j’avise une sorte de sosie de mon frère François, qui fait tourner une crécelle tricolore (ici c’est noir-jaune-rouge...) sur le bord de la route. Trop drôle ; j’hésite à sortir le téléphone pour le prendre en photo, mais c’est vraiment compliqué de prendre une photo au téléphone, en plein soleil avec des lunettes noires, tout en courant. Faudra quand même que je lui demande s’il n’était pas à Berlin, le 25 septembre.

On passe sous un autre pont, où officie un orchestre de steelband ; on gueule avec eux en levant les bras au ciel, moi comme les autres, c’est con mais on en ressort comme regonflé :

Plus loin, je reconnais une suite de ponts que j’avais photographiés en 87 :

L’ambiance est évidemment complètement différente. Je retente une photo avec le téléphone, mais totalement loupée avec le contrejour.

Points de ravitaillement tous les 5km. Bénévoles en gilet orange, souriants, adorables. Je bois à chaque fois qu’on me propose de boire, et mange (pomme, banane) de même. Au final, ça fera presque quatre litres d’eau ingurgités. Le passage des ravitaillements c’est aussi très musical puisqu’on court sur des milliers de gobelets plastique... Et souvent, surtout après les passage fruits ou nourriture en berlingot, ça colle. Effort supplémentaire, et le bruit de toutes ces godasses qui se décollent en même temps, du sol. Ça dure 200-300 mètres et ensuite ça redevient normal.

On n’a pas la notion du temps. J’évite d’ailleurs au maximum de regarder la montre, parce que ça me déprime, alors que je me sens plutôt bien, et que les kilomètres passent doucement, mais passent quand même. Je la laisse en affichage cardio, qui est stable à 147-152.

Pause pipi devant un champ de maïs : je n’aurais jamais pensé, qu’il y eût des champs de maïs dans Berlin, mais si, au moins un. À propos de pause pipi, c’est un truc qui m’inquiétait : comment on fait, pendant un marathon en ville ? Ben c’est tout simple. Il y a des tinettes aux ravitaillements. Mais passé le pipi de la peur n°1, et le pipi de la peur n°2, on n’a pas vraiment besoin, toute la flotte que l’on boit compense juste la déshydratation. Et puis Berlin c’est vert, boisé, le parcours suit des pelouses et bosquets partout, ça n’est pas un problème, même pour les dames. On voit de temps en temps une paire de fesses, ça fait partie de l’ambiance, et c’est tout.

À partir de 18-20 km on peut dire quand même que ça commence à tirer un peu. L’avantage, c’est que la tendinite se fond un peu dans les douleurs musculaires, jambes, mais aussi bras, épaules, et donc on y pense moins. J’ai aussi une petite gène dans la chaussure gauche, comme un minuscule caillou. Je sais que ce n’est pas possible un caillou, donc sans doute un pli de chaussette ; flemme de m’arrêter pour l’arranger. Erreur : pli ou couture, je découvrirai en retirant les chaussures après la course, la plus belle ampoule que j’ai jamais eue, ni vue (heureusement, dans le sac remis la veille, un pansement spécial...)

J’applaudis, systématiquement, les musiciens, et souris toujours, aussi, aux gens qui ont la gentillesse de nous encourager. L’imagination des Berlinois pour trouver des trucs qui font du bruit sur le passage de la course est impressionnante : beaucoup de crécelles et tambourins, mais aussi sonos, bidons, sonnailles, seau métallique et marteau... Moment fort : un groupe de papis barbus et chevelus, qui jouent plutôt bien, Knockin’ on Heaven’s door. Je chante avec eux, autant que le permet la laryngite, ça redonne des forces.

Arrivée en haut du Kurfürstendamm. Je reconnais les sculptures qui ornent les carrefours. J’avais oublié en revanche, ce qu’était vraiment cette vitrine de l’Ouest, pour narguer la RDA, à l’époque : une suite de show-rooms de marques de luxe uniquement. Je remarque Rolex, Yves Saint-Laurent... et me dis que finalement l’expression communiste de « l’Ouest décadent », n’était pas complètement dénuée de sens... Bizarre impression que laisse cette avenue autrefois centrale, qui semble maintenant un peu décalée, anachronique, et si Berlin n’a pas vraiment de centre ville, son centre de gravité me semble s’être notablement déplacé du côté de Potsdamer Platz, et la Porte de Brandebourg.

Puis commence à m’intéresser à tous les malheureux participants qu’on commence à voir arrêtés sur les côtés, victimes de crampes ou d’épuisement. Envie de leur taper sur l’épaule : « Yes, you can... Lauf, companero, lauf...  » mais pour ça il faudrait s’arrêter tous les cinquante mètres. Et puis chacun sa course, après tout... En bas du Ku’Damm une grosse collection de brancards au sol, tous occupés, avec des gens en train de se faire masser par des secouristes.

Je loupe la Gedächtniskirche, la célèbre Dent creuse dont je me demande encore comment j’ai pu passer devant sans la voir.

Je repère par contre le KaDeWE (encore dans les narines l’odeur de l’étage des fromages, depuis 1987...) et l’immeuble avec le logo Mercedes où le jeune homme se suicide dans les Ailes. Je ressors le téléphone, photo au pif.

Et c’est là, au kilomètre 36, que commence vraiment à se mériter le marathon. No pain, no glory : je commençais à me dire que c’était trop facile, finalement. Qu’on est porté par l’ambiance, que c’est à la portée de tout le monde, qu’il n’y a pas de mérite. Mais la fatigue te tombe dessus d’un coup. Subitement repartir après les ravitaillements (on ne s’arrête pas pourtant, juste, on marche le temps d’avaler le contenu d’un ou deux gobelets) est de plus en plus difficile. Les jambes font mal, tout le corps fait mal, en fait, et pèse de plus en plus lourd. Chaque foulée, si on peut encore appeler comme ça, le fait de mettre un pied devant l’autre, devient un effort, un acte de volonté, non plus réflexe. Lacet droit trop serré, le pied a dû gonfler, je résiste autant que possible mais finis par m’arrêter pour le desserrer. C’est dur de repartir.

On passe pourtant devant des endroits superbes (Gendarmenmarkt) mais plus la tête à regarder, à admirer. On court, juste, encore, toujours, mécaniquement, et les kilomètres sont de plus en plus longs. Un marathon, en fait, c’est juste une course de 6km. Mais après 36 autres.

Beaucoup de gens marchent, et ne courent plus. Moi je continue à trottiner, sans vraiment lever les pieds, c’est presque du sur-place, mais je tiens le rythme. Depuis le Ku’Damm, je double pas mal de gens, alors que depuis le début c’est moi qui étais doublé (mais aussi, les 4h15 et le startblock G, c’était présomptueux...)

Arrivée sur Unter den Linden, et on aperçoit au loin la Brandeburger Tor. C’est presque gagné. Grosse bulle d’émotion qui monte des tripes, finit dans un sanglot. Unter den Linden je n’en vois pas grand chose. On court à l’ombre, j’ai la porte en ligne de mire et ne la lâche pas. Juste mettre un pied devant l’autre. Lever l’autre pied. Recommencer.

On passe sous un portique gonflable qui proclame en allemand et en anglais : Ihr seid Helden / You’ all heroes. Bah moi je veux bien, c’est gentil, mais quid de Jean Moulin, et Guillaumet dans les Andes, alors, si nous aussi on est des héros juste pour courir 42,195km par un temps idéal ? Ou alors, il y a différents grades dans l’ordre des héros, comme dans la Légion d’honneur, les Palmes académiques et le Mérite agricole ? Pour l’heure, le héros présumé trotte comme un sénateur arthritique vers la Brandeburger Tor. Finit même par y arriver, et tout aussi héroïquement sort une dernière fois son téléphone de son cuissard :

Re-grosse bulle (Große Bülle) d’émotion, re-larmes en passant sous la porte : « Ich bin ein Berliiiiiiiiiiiiiner ! »

Plus que quelques centaines de mètres en ligne droite jusqu’à l’arrivée. Heu-reux... On me remet une belle médaille, comme celle que je donne à mes petits élèves en fin d’année : plutôt que des héros, je crois qu’on est surtout des grands gosses. Je résiste à l’envie d’embrasser la dame, parce que ça ne doit pas lui être très agréable de se faire taper la joue par tous ces coureurs transpirants. Lui prends juste la main en remerciement. On me propose une couverture du même plastique orange que les sacs poubelle-débardeurs du matin. Nein, danke. Oh, et puis finalement, Ja, bitte. Il fait chaud mais c’est agréable quand même, de s’enrouler là-dedans.

J’ai couru les 42 km (et 195m...) en cinq heures et trois minutes : pas de quoi figurer au Livre des records ; c’est loin des 4h15 ou 4h30 prévus, et des 2h03 du vainqueur, qui lui, a battu le record de 21s.

Mais on s’en fout, du temps... You are all heroes : non, nous ne sommes absolument pas des héros. Mais je crois quand même, que du premier au dernier, toute question d’âge, de capacité physique, d’entraînement mise à part, on est tous égaux au moins sur un point : chacun de nous les 40 000, était là pour la même chose, titiller un peu ses propres limites, et si possible, leur demander d’aller jouer un peu plus loin. Pour mieux se retrouver soi-même, peut-être.

Sous le soleil, dans une des plus belles villes au monde.

Notes

[1« Ta tendinite : angoisse extériorisée », diagnostiquera ma fille, du haut de ses trois premières semaines, de première année de médecine...

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