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T’as vu ma médaille ?

BMW Berlin Marathon, 4

05-10-2011

(Suite de ce billet, et dédié à Patrick Makau)


40 645 coureurs, sans parler des rollers, des handisports, et des enfants soit 71 406 participants de 122 pays exactement, même sur une ville aussi grande que Berlin, ça ne passe pas inaperçu, surtout aux alentours de la porte de Brandebourg. Le lendemain beaucoup comme moi sont encore dans le coin en attendant leur train ou avion, ou simplement en vacances.

On reconnaît assez facilement le marathonien-du-lendemain, surtout les plus de quarante ans : démarche chaloupée, une certaine raideur au niveau des genoux, des hanches, une patte qui a tendance à traîner derrière l’autre.

Mais comme si ça ne suffisait pas, le plus souvent, il arbore fièrement son T-shirt officiel de finisher :

Il faut dire aux non-habitués de ces manifestations, que dans la plupart des courses à pied, il y a un T-shirt offert à tous les participants, en souvenir. Avant ils étaient en coton ; maintenant il y a des matières plus agréables pour courir.

L’avantage des T-shirts coton par contre, c’est que ça peut aussi servir de pyjama. Et généralement, ça finit accroché dans la chaufferie pour la peinture et le bricolage (deux choses dont j’ai également horreur).

N’empêche, c’est toujours des souvenirs. Je porte toujours, en périodes de vacances, mon T-shirt de la Transplage, qui va bien sur ses huit ans. C’est un peu mon doudou.

Berlin, non, pas de T-shirt offert. Peut-être parce qu’avec le nombre ça coûterait trop cher à l’organisation. Et en corollaire, il y avait là matière à faire des sous. Nous on gagnait juste, une belle médaille, plein de souvenirs, et le droit de revenir l’année prochaine.

Mais, il était évidemment possible d’acheter le T-shirt officiel. Je me suis un peu tâté, parce que je suis un sentimental, que le T-shirt Transplage commence quand même à fatiguer, et que celui du marathon avait un beau dégradé de couleurs. Mais, crotte : 25 euros, et le logo et ces trois bandes Adidas ridicules, ça faisait cher le pyjama, avant de rejoindre les copains dans la chaufferie. Tu me vois aller à l’école ou chercher le pain, avec l’inscription "BERLIN MARATHON FINISHER" sur le bide ? Moi, non, pas trop. Tu me connais : je ne suis pas du tout, le genre de type qui aime à se vanter de ses exploits sportifs auprès de ses collègues de bureau, ou qui va les raconter à tout les vents sur Facebook ou sur son blog. Un peu de (re)tenue, que diable. J’ai craqué pour la photo souvenir, quand même, avec la médaille et le dossard, devant le fond gris avec les inscriptions 38 BMW Berlin Marathon Finisher. Mais c’est juste parce que la photo, ça fait partie de ma vie... Et celle-ci, je la garde pour moi, et ne la montre pas. Mais je n’ai pas acheté le T-shirt.

Ceci-dit, il s’est bien vendu quand même, si j’en crois le nombre de types croisés le lendemain, habillés comme ça. On va les appeler marathoniens-blaireaux de base.

Et puis il y a aussi, le marathonien-super-blaireau : celui-là, tu le vois le lendemain à la terrasse des cafés, dans les boutiques de souvenirs, dans le bus, le S-Bahn, à l’aéroport, avec le T-shirt Finisher, et la médaille. Si, si... y’en a plein...

Tout ça pour dire : que le lendemain, moi je trainais lamentablement mes pauvres membres sur Unter den Linden, et que je n’avais pas besoin de porter T-shirt ou médaille, pour que ça se voie, que j’avais couru 42,195km la veille, et que mon corps n’est pas vraiment habitué à ce genre de folies.

Et puis, avec mon Rolleiflex 1937 sur le ventre, j’étais déjà bien assez ridicule comme ça (encore que le Rolleiflex, déclenche plutôt des sourires de compassion amusés, chez les porteurs de gros zooms numériques).

J’avais plein de projets pour occuper le mieux possible cette journée. Mais pas prévu, que je ne pourrais quasiment pas, mettre un pied devant l’autre. Donc, après avoir posé le sac à l’aéroport le matin, j’ai juste traîné dans le quartier des musées (je voulais revoir les tableaux de Friedrich, mais c’était fermé) et Brandeburger Tor, et fait quelques photos toutouristiques, histoire de dire que je n’avais pas ramené le Rolleiflex au pays de sa naissance, pour rien.

Salut à la Humbolt Universität, au sein de laquelle mon prolongement métaphysique avait fait, les six mois précédents, une partie de ses humanités. Comme on était en contact SMS quasi-permanent depuis le début du week-end, je savais que mon escapade lui avait déclenché une crise de saudade berlinoise aigüe ; alors fait une petite photo du bon Wilhelm, à son intention. Avec une jolie fille devant, j’ai pas vraiment fait exprès mais ça tombait plutôt bien.



Et pour finir, parce que les jambes décidément ne voulaient plus, revenu faire une bonne sieste sur la pelouse du Reichstag. À côté de moi un couple de jeunes s’embrasse et se roule dans l’herbe, dessus-dessous, dessous-dessus ; la fille est jolie, elle a un débardeur rouge court, et la peau très blanche. Devant moi, un couple un peu plus âgé avec un enfant qui fait des galipettes, la maman porte encore les marques de la maternité, le papa fait des photos du petit acrobate. Chacun sa vie ; il fait bon, on est bien. Envie de musique ; j’ai quelques vieux épisodes de l’Histoire de Jack Rose dans mon téléphone. J’en lance un au hasard, et après la première chanson, la voix de Bruno Ganz me ramène ici-même, 24 ans plus tôt. Et ça résonne étrangement dans mes oreillettes.

Et puis, les meilleures choses ont une fin. Je prends un bus archi-bondé, pour l’aéroport. Devant moi au contrôle, un black bien mieux sapé que moi, se fait fouiller au corps. Je m’avance à mon tour, on me fait signe de passer sans la fouille : je ne dois pas avoir une tête de terroriste.

Dans la passerelle d’embarquement, je jette un coup d’œil au Berliner Zeitung, pour voir ce qu’ils disent du marathon. Il y a une pleine page,et une grande photo de Patrick Makau, qui a gagné la course et battu le record du monde, en 2:03:38 (et à ce niveau, ce n’est plus seulement un exploit : c’est juste beau, et pour moi, presque sublime).

Je monte dans l’avion. Chausse les lunettes. Sors du sac, le Comte de Monte-Cristo. Regarde embarquer quelques gugusses à T-shirt et médaille. Puis quatre types qui n’ont pas besoin du déguisement, pour qu’on les identifie comme étant de vrais athlètes : Africains, grands, taillés comme des allumettes, avec un sac de sport. Et puis un autre, tout aussi Noir, tout aussi allumette, mais plus petit, pantalon clair à pinces, chemise à carreaux, pull col en V ; sans sac de sport mais une petite valise à roulettes comme la plupart des gens qui prennent beaucoup l’avion. Je le dévisage par-dessus les lunettes, et reconnais Patrick Makau (parce que je l’ai vu à l’instant dans le journal, sinon...) Je me félicite, à ce moment, de ne pas porter, moi, le T-shirt finisher, et la médaille.

Il reçoit d’un sourire les compliments de l’hôtesse (« I think many people in the plane know that you’re the winner ») et s’assoit deux sièges derrière moi. Je fais semblant de lire en écoutant les gens chuchoter : Makau... Patrick Makau... c’est lui... Moi je me demande si ce n’était pas lui aussi, le héros de la veille, cet homme noir et bien habillé que j’ai vu se faire palper tout à l’heure, quand à moi on a fait signe de passer ? Je ne l’avais vu que de dos, mais n’ai pas vu d’autre Noir habillé comme ça, monter dans l’avion... À quoi ça sert, je te demande, d’être l’homme le plus rapide du monde ?

Amsterdam. Je sol le foule, non, pardon, c’est l’émotion, je foule le sol hollandais avant lui. L’attends à la sortie du sas : « Congratulations — Thank you ». Bredouille un « was an honor to fly with you » dont je me rends compte en le disant, à quel point c’est ridicule, d’ailleurs il ne me répond pas et file vers sa correspondance, et sa propre destinée. Que lui importe à lui, d’avoir voyagé avec moi ?

Je suis du regard le petit homme. Lui n’a pas la démarche marathonien du lendemain, mais marche à grands pas avec sa petite valise à roulettes. Ignore délibérément les trottoirs roulants. Du coup j’en fais autant, même si ça fait mal aux pattes, et que le sac à dos se fait lourd : on a aussi sa fierté.

N’empêche : pendant 1h30, j’ai bien été devant l’homme le plus rapide du monde, sur 42,195km...