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Son spectre

07-10-2011

Texte écrit par Pierre Ménard pour Liminaire, qui invite sur son site mon texte Dialogue d’ex-anges dans le cadre du projet des Vases communicants : « le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. »

Voir la liste des autres vases communicants, maintenue par Brigitte Célérier.


« On dirait une photographie filmée tant elle est immobile. » 

Merle, Anne-Marie Garat 


Le vent s’est levé. Souffle, herbe balance et voix qui appelle, nous fait traverser la rue. L’homme réussit à intégrer son passé, il retrouve le visage de la femme qui le hantait quotidiennement. Au début qui fait la nuit en lui, fait aussi les étoiles. Chronique rime mal. Contre l’ennui qui vous assaille, utilisez toutes vos allumettes. Mais maintenant, c’est lui qui devient la hantise ; la femme le nomme « son spectre ». La plupart du temps, la brouille crée une mauvaise suspension. Même trajet, infimes changements, imperceptibles dans le détail. 

C’est comme si nous assistions à une image photographique qui s’anime devant nos yeux. Mouvement déconcertant par son impossibilité apparente. C’est quelque chose de définitivement surréel. Pour Susan Sontag, ce « qui rend une photographie surréelle c’est l’incontournable serrement de cœur qu’elle provoque en nous, comme message du passé et le caractère concret de ce qu’elle suggère sur les classes sociales. » 

Moment de rupture dans le temps du film, un passage. Légère déception qui pointe sans doute son nez, mais à peine dans l’obscurité du contre-jour, floues, mouvantes, lumineuses, perdues là, enfouies à bras raccourcis, grands écarts, tout fignolé, écrit dans le creux, ce gouffre ou cette tache aveugle. Rêve dont la tâche serait de nous séparer du monde. Sa présence dans ces images devient irréelle. Son corps nous semble sans vie, pareil à ces animaux empaillés. La fixité des images renforce cette perception de fatalité. Impossible pour lui de prendre vie dans cet univers qui n’est plus le sien depuis plusieurs années.


« Une image cinématographique privée de mouvement - un photogramme - ce n’est plus du cinéma et c’est déjà une photographie. La matière du cinéma, ce que nous percevons sur l’écran, est donc de la lumière -sonore-en-mouvement. » 

L’image-mouvement, Gilles Deleuze

Ce clin d’oeil du passé s’immisce dans le présent et nous rappelle que de telles images contiennent en elle un moment de vie qui aujourd’hui n’est plus. En sortant le temps de quelques secondes du cadre fixe photographique, il démontre la possibilité photographique de créer un « écrasement du temps ». Cependant, la photographie ne peut pas redonner vie au passé. Elle porte en elle la mort plus que la vie, ce qui est d’ailleurs la destinée du prisonnier. 

Qu’importe la perplexité ou le désespoir de vos proches. Bonne distance, un peu à l’écart tout de même. Personne ne saura, cela ne servirait à rien. Les lumières et le rire font rire, enchaîne. Avec des éclats dedans. En elle-même, comme le réel, à partir de rien. Dehors en nous, dans nos pas, dans un espace donné. On n’est rien sans un adversaire à sa taille. L’air inquiet sur son visage me demandant si ça va. Flottement léger, incertitude lasse. Ce que l’on a prévu. Nous construisons notre destin. 

Je me laisse bercer, le souffle de cette musique. On peut entendre des grognements dans certains morceaux. Lorsqu’une image prend enfin vie et que le rythme du montage photographique s’accélère pour laisser place à un moment cinématographique, à un moment qui prétend à la vie, c’est la femme qui s’éveille, littéralement. C’est là qu’il rêve le mieux d’actions, d’avoir toujours un mot aimable pour elle, de faire répondre le mieux possible. Je ne dis pas non systématiquement. Des spectres. Elle prend vie. Lui demeure figé, mort. Apprécier le ravissement de ces collisions d’instants, impatience des grands rendez-vous. Et bientôt tout est fini. 



Messages

  • La photographie ne peut pas redonner vie au passé, mais elle ravive l’émotion souterraine. Celle-ci à fleur de peau restitue l’instant dans un présent inaccessible.