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Retour sur images

Berlin, suite et fin (provisoire)

14-10-2011

(Voir aussi Dans nos traces comme Berlin Nostalgie et articles suivants...)


C’était un très vieux rêve : revoir Berlin.

On tous envie, de revoir des lieux où l’on est passé autrefois, que l’on a aimé. Dans le cas de Berlin, pour moi, qui en trente ans ne suis sorti que trois fois des frontières, ça prenait une allure de pèlerinage. À la fois, au Berlin que j’avais connu en 1987 (principalement, quelques kilomètres le long du Mur, côté ouest — pas de passeport pour aller à l’Est). Et au Berlin de Wenders et des Ailes du désir, mon film fétiche.

Du samedi 12 heures au lundi 15 heures, dont une journée consacrée au marathon, et le lundi avec mal partout : c’est évidemment court, pour visiter Berlin.

J’avais quelques repères, que j’avais particulièrement envie de revoir. Anhalter Banhof, Potsdamer Platz, Obere Freiarchen Brücke, Oberbaum Brücke. Deux terrains vagues (en 87) et deux ponts.

Si les ruines d’Anhalter Banhof, cette gare avec un drôle de nom, non pas la gare où les trains s’arrêtaient, mais la gare où la gare s’est arrêtée, n’ont pas changé, l’environnement, oui. La boue et les terrains vagues, ont laissé place à une place ensoleillée, un stade, des espaces verts. Des étudiants sur les pelouses. Le vieux bunkerl’ex-ange Peter Falk expliquait à l’ange Damiel (Bruno Ganz) combien c’était bon d’avoir froid aux doigts, et de les réchauffer sur un gobelet de café brûlant, est évidemment toujours là, et abrite un improbable musée des horreurs. Mais entouré de murs, de bâtiments, couvert de lierre, il faut entrer dans la petite cour, pour le retrouver. Quasi-invisible dans le paysage, sinon. Des enfants y jouent, l’une porte une tenue d’équitation. Personne ne prête attention au type qui se penche sur ce drôle d’appareil antique, à deux objectifs : le Rolleiflex 1937 que j’ai ramené, au pays de ses origines.

Berlin, Bunker 1987-2011

À Potsdamer Platz, impossible de reconnaître quoi que ce soit. J’avais le souvenir d’un terrain vague. Un vague et immense, terrain vague, avec juste une passerelle aérienne pour le S-Bahn. Potsdamer Platz, c’est aujourd’hui un centre nerveux, vital, de la ville, de verre et d’acier, auprès duquel notre Défense semble un aimable jardin d’enfants pour bébés architectes. Le samedi, c’était l’arrivée du marathon des rollers, dans la forêt de buildings ; dimanche, je suis passé au même endroit sans doute, en courant moi-même. Mais au 38e kilomètre et dans ma cinquième heure de course (quand on ne court pas vite, on doit courir plus longtemps...), déjà trop fatigué pour enregistrer quoi que ce soit du paysage : trois semaines après je n’en ai aucune image mentale, aucun souvenir, sinon d’asphalte, de gobelets en plastique par terre qu’on écrase, et des jambes lourdes à soulever.

Je m’étais dit la veille que peut-être, cette passerelle existerait encore, me ferait un repère. Je l’ai cherchée, mais non, elle n’existe plus, les trains circulent sous terre désormais. Je n’ai pas retrouvé Potsdamer Platz.

Potsdamer Platz, 1987

Potsdamer Platz, 2011

Photo : Yvain Bon

En revanche j’ai retrouvé et facilement Oberbaum Brücke. J’ai un peu regretté de ne pas avoir amené de tirage, ou la planche contact, de la photo de 87, pour rester au plus près du cadrage original, dont je n’avais qu’un vague souvenir : juste une pancarte d’avertissement en allemand et turc (on ne rigolait pas avec la frontière, en ce temps, et aujourd’hui sur le quai des panneaux, multilingues aussi, en mémoire de tous ces gens hydrocutés, noyés ou fusillés, en tentant de traverser la Spree). Un type qui regarde la rivière, derrière la balustrade. Mais, bah, c’est plus l’ambiance qui compte, après tout. Le Rolleiflex (du moins, le mien) a l’inconvénient d’une visée très sombre, mais sur l’Hasselblad (surtout le modèle motorisé que j’ai désormais), l’avantage d’une discrétion quasi-absolue. Je ne suis pas un street photographer, ne sais pas photographier les gens dans la rue, mais de dos et avec cet appareil parfaitement silencieux, ça va encore.

Plus cher à mon souvenir, était Obere Freiarchen Brücke. Un pont qui ne menait nulle part ; Oberbaum non plus, si on va par là, mais le quartier était beaucoup plus isolé, dans le cas d’Obere Freiarchen Brücke. Des pavés, des rails de tramway donnant sur le mur, un déversoir à anguilles (m’avait dit le frère), un chat. Peut-être aussi quelques anges traînaient-ils dans le secteur.

Aujourd’hui c’est une voie à grande circulation. Je vérifie que le nom sur la plaque en fonte est bien le même. Une guinguette en contrebas, ça pourrait évoquer Renoir ailleurs et dans un autre temps. Des gens, peut-être un mariage, on est samedi. Un type en chemise blanche aux manches retroussées s’y tortille de manière assez ridicule sur une musique qui ne l’est pas moins (relativement à mes yeux, et mes oreilles, s’entend). Un SDF avec un caddy, et les cartons pour dormir la nuit prochaine qui devrait être douce, mais quand même, et pas pour tout le monde. Il regarde les danseurs. À quoi il pense. Le Rolleiflex ne fait pas de bruit, et les gens ne s’imaginent plus que si on regarde par le dessus d’un truc si antique, c’est pour faire une photo. J’hésite à la doubler, mais déjà c’est un bel effort pour moi d’avoir mis quelqu’un dans le paysage.

La nuit tombe, je pense que j’ai un hôtel assez miteux sur Hermannstrasse, mais c’est toujours mieux que des cartons, au bord d’un canal, à Berlin.

Un peu plus loin, un panneau publicitaire. Je sors le petit téléphone (pas fan des appareils numériques, mais comme ça, toujours dans la poche, comme un carnet de notes, oui, j’aime bien) Souvent je m’étais demandé, si la fascination que j’avais pour Berlin, ne venait pas simplement de cette lumière de novembre, et cette ville enfermée, et ceinte de barbelés et miradors, comme sortie d’un album de Bilal.

Le mur est tombé, la ville est passée du noir et blanc à la couleur, il n’y a plus qu’une Allemagne, et j’aime toujours autant Berlin.