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Avec les morts

Cimetière de ***

30-10-2011

C’est un village basque dont je ne dirai pas le nom, parce que famille et amis le connaissent déjà, que les curieux n’auront aucun mal à l’identifier, et que je n’ai pas envie que Google y ramène toute la planète : c’est un endroit tranquille, on souhaite qu’il le reste. Non pas pour le garder pour soi, il ne nous appartient pas ; mais parce qu’il se mérite. Qui veut trouver, n’a qu’à chercher un peu...

Enfant j’avais peur des cimetières. Comment c’est passé, je ne sais pas. Peut-être à cause de certain petit cimetière du Causse Comtal dont je ne dirai pas plus le nom, niché au pied d’une résurgence cascadante, entouré de noyers, où je me disais à chaque fois que je passais dans le coin, que si la mort devait se passer ici, alors je n’avais pas peur de la mort. Puis la rencontre avec les tableaux de Caspar David Friedrich, qui m’obséderont pendant des mois et des années.

Les cimetières sont les résidences des morts, il en est d’eux comme des villes. Des immenses parkings à cadavres relégués en périphérie des quartiers réservés aux vivants, tristes et moches ; des beaux quartiers où l’on peut faire causette avec Baudelaire, Man Ray ou Demy, et puis des petits cimetières de campagne, qui pourraient aussi avoir leur classement plus beau village de France. Celui de *** est de ceux-là.

À *** l’habitat est totalement dispersé. Principalement des fermes isolées, et trois hameaux. « Le bourg », c’est l’incontournable fronton et son trinquet, l’église et son cimetière, le presbytère (fermé), l’auberge-gite rural et de randonnée, où l’on est si bien accueilli et qui est selon l’avis unanime des randonneurs, la meilleure table sur tout le GR10, d’Hendaye à Collioure (pas d’éléments de comparaison, mais la barre est placée effectivement très haut, en toute simplicité). La maison d’Henri et Fabienne en face, et trois ou quatre autres maisons mais déjà à la sortie, la périphérie du village. Six ou sept familles en tout, m’a dit Ramuntxo, « et tu comprends, on préfère nous autres, voir des gens d’ailleurs retaper et habiter nos granges, plutôt que les voir tomber en ruines ; et puis ça fait du bien de voir d’autres visages, et pouvoir parler à d’autres gens, aussi... L’hiver tu sais, c’est long, ici... »

Lors de mon premier séjour au village, Maïaliou m’avait donné la chambre d’hôte avec vue sur les gorges, l’église et le cimetière. C’était en février, j’étais seul à l’auberge. La commune était sous la neige, et par la fenêtre ouverte de la salle d’eau je passais de longs moments à contempler ce cimetière dans la nuit, négatif presque parfait du paysage de la journée. Avec un immense sentiment de paix.

En fait, il est rarement vide, ce cimetière. C’est un village au bout du monde, mais une étape sur le GR10. On y vient aussi pour l’église du XIe, les canyons, la spéléologie, et de plus en plus, pour la Verna. Les visiteurs de l’église font toujours un tour dans le cimetière. Les randonneurs et promeneurs boivent leur bière à la terrasse de l’auberge, face aux tombes que le mur bas, et la pente naturelle du terrain, ne séparent pas du monde des vivants. Les filles d’Henri et Fabienne y jouent aussi, parfois. Maïté les surveille du coin de l’œil et les gronde un peu, mais c’est pour le principe : elles ne font rien de mal. À *** on vit avec les morts, et cela n’a rien de triste.

C’était avant-hier, quelques jours avant la Toussaint. Le cimetière n’était pas fleuri encore, comme il va l’être ces jours-ci. Mais déjà on s’était activé autour des tombes, et à Tardets le trottoir tout empli de chrysanthèmes devant le magasin du fleuriste. Le téléphone qui sonne dans la salle de l’auberge, pour demander à Maïaliou d’aller fleurir la tombe familiale, quand on ne peut pas venir. La conversation est en Basque, mais elle y place quelques expressions françaises de temps en temps, ce qui fait qu’on en perçoit le sens général. Sinon, la vieille langue aux origines inconnues et sonorités que malgré tout le bon vouloir, mon oreille ne parvient pas à mémoriser.

Pour nous, c’était fini. Séjour trop court comme d’habitude. C’est le problème, lorsqu’on commence à prendre racines : l’arrachement quand il faut revenir à la vie réelle (et pourtant, le sentiment tellement fort, que la vraie vie est ici, auprès de ces gens-là, et pas ailleurs...)

Il y avait eu tempête de vent de sud les jours précédents. Suffisamment pour emporter une toiture, et casser de belles branches. Sur les 23h, au plein de l’obscurité et la tempête, moi je marchais entre l’auberge et la grange ; c’était grisant, mais trouille rétrospective le lendemain en découvrant sur la route ce qui aurait pu me tomber sur la tête. À l’auberge, parasols, chaises de jardin, éparpillés. Le cimetière aussi, un peu chahuté, des pots de fleurs renversés surtout.

Au matin du départ donc, un petit crachin comme le pays Basque en partage le secret avec la Bretagne (cette vieille fraternité, entre les deux pays, et peuples) le brouillard dans les gorges, et le retour au silence. Juste quelques sonnailles, et un coq enroué. Démarrage du bidule 4x4 d’Ambroise partant pour la bergerie. Bruits faisant partie intégrante, du silence.

C’est en fait ce silence habité, qui m’a donné envie de faire des photos du cimetière, avant de partir, avec le cher vieil appareil Hasselblad à pleine ouverture et main levée (l’exact contraire de ce que je pratique habituellement, avec cet appareil, mais le trépied incongru, dans ce lieu).

Évidemment on regrette la froide et triste arrogance du marbre noir ou gris, dans ce pays de calcaire. Le « calcaire des canyons » est tellement plus beau dans la lumière, il se patine, il s’érode... Les tombes aussi devraient avoir le droit de mourir.

Mais il y a aussi de ces stèles toutes simples, des tombes sans dalle, juste le monticule de terre.

Les noms que je commence à connaître maintenant : Burguburu, Accoce, Prébende, Baïgorri, Constantin... et l’abbé Arhex, dernier curé de ***, qui a porté ici tant de gens en terre avant de les rejoindre. Je ne l’ai évidemment pas connu mais sur la tombe le visage respire la joie de vivre, et la bonté.

Quelques minutes de paix et de sérénité, arrachées à la vie, puis reprendre la voiture, et revenir à la maison, sous la pluie.

Messages

  • Merci pour ces beaux moments que tu arrives si bien à rendre vivants. Même si je ne suis jamais revenue sur les lieux où ont été enterrés des proches (heureusement pas beaucoup, malheureusement mal lotis) j’aime beaucoup la fréquentation de ces cimetieres à taille humaine, plus ou moins intégrés aux lieux de vie dont ils sont le prolongement.
    Très belles photos aussi ... comme d’habitude :)

  • Comme tu viens de le faire ces derniers jours, j’ai vécu pendant 14 ans face à ce cimetière.Il n’y avait alors que d’humbles tombes de terre, surmontées de croix ou de stèles discoïdales en calcaire des canyons. Hélas aujourd’hui trop d’amis l’ont rejoint : Dominique, Marie-Louise, Jean-Yves, Jojo...
    Merci pour ton beau texte et les toujours magnifiques photos, qui les ont fait revivre.
    Madeleine

  • "Les tombes aussi devraient avoir le droit de mourir."

    je pense aussi que les tombes méritent plus de respect, parfois certaines s’accrochent à un souvenir de dignité, mais c’est trop tard, bien trop tard.
    Superbes photos qui soulignent un très beau texte. Non, je ne chercherai pas le nom ***, je laisse le hasard faire...

  • "Face aux tombes que le mur bas et la pente naturelle du terrain ne séparent pas du monde des vivants"C’est presque du Colette cette fois, mais c’est bien de toi. (Tu te rappelles une fois je t’avais dit "on dirait du Rostand, et c’était du Rostand !) Je partage avec toi ce sentiment de sérénité que je ne trouve que là bas. Tu préfères le secret de la Soule profonde et moi le gai Labourd mais l’onde est la même. Merci pour ce témoignage émouvant et les photos qui vont bien avec.

    • Merci Armand, peut-être nous sera-t-il plus facile de nous rencontrer là-bas, en passant d’une vallée à l’autre, qu’en traversant l’estuaire ! Amitiés