Café du Commerce
Accueil > Blog > Vases communicants > L’étrangère

L’étrangère

04-11-2011

Vase communicant avec Lautreje, qui invite sur son site ma propre Étrangère dans le cadre du projet des Vases communicants : « le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. »

Voir la liste des autres vases communicants, maintenue par Brigitte Célérier.

Nous avons convenu ce mois-ci, d’échanger autour de L’Étrangère : la poésie d’Aragon mise en musique par Léo Ferré, ou simplement le mot, le concept.


« L’enfance est un couteau planté dans la gorge, on ne le retire pas facilement » Wajdi Mouawad.

Amputez-moi là et puis là encore. Partout où il y une marque. Je veux qu’on enlève de mon corps toute trace d’eux. Il faudrait couper ça aussi, je ne peux pas vivre avec cette histoire collée à moi. Ce n’est pas mon histoire, c’est la leur, elle ne m’appartient pas, j’y suis étrangère. La preuve : je n’existais pas quand ils sont arrivés ici, ce sont eux les étrangers. Alors pourquoi voulez-vous que je rende des comptes, et puis des comptes sur qui sur quoi ? Je n’arrive déjà pas à faire le tour de moi, me dessiner, l’espace entre moi et moi se condense ou s’élargit, matière abstraite filante entre mes doigts, brouillard incertain d’une épaisseur variable, alors rendre des comptes ? Vous n’y pensez pas !

J’aurais voulu être une étrangère pour eux, au moins j’aurais eu droit aux égards dus à ma condition, j’aurais partagé leur table plutôt que leur lit. J’aurais été accueillie avec le masque de l’hypocrisie qu’ils réservaient aux étrangers mais au moins la distance entre nous aurait été préservée. J’aurais pu comprendre les contours des corps et apprendre ainsi que je n’étais pas en eux mais autre, élément à part, entier, un corps à moi toute seule, pour moi.

Mais, je me sens étrangère en moi, chez moi ! Leur sang dans mes veines vibre et palpite mon coeur, un sang de violence gronde sous ma peau. Ce sang n’est pas le mien. Je sens bien que la greffe ne prend pas, je la rejette. Mon inconscient n’a rien à voir avec ça, je suis bien consciente de ce qui se passe, je vous dis que je n’en veux pas. Débrouillez-vous, transfusez-moi ou amputez-moi !

Sinon comment vivre avec cette étrangère que je suis, comment survivre dans le corps d’une autre, celle que je ne veux pas être. Je n’en veux pas de cette partie de moi, je ne suis pas libre tant qu’ils sont là en moi. Je sens leurs gènes s’infiltrer et respirer en dedans, ils m’envahissent. Les étrangers sont là, ils ne parlent pas ma langue, du reste où est ma langue maternelle ? Chez eux ou chez moi ? Je ne sais plus.

Est-ce moi qui suis devenue l’étrangère ?

Messages

  • Je vous avais écrit en vous taquinant que puisque vous m’invitiez, c’était à vous de choisir le thème. J’ai été très gâtée, merci pour ce beau cadeau.
    Bien à vous.

    • Et tu nous gâtes aussi avec ce texte si profond qui taquine en nous quelques certitudes et quelques interrogations aussi où commence la notion et le mot étranger dans l’autre je ?

      Quand à la chanson, ma préférence ira toujours à la voix et à l’interprétation du grand Ferré : la version que j’écoutais en boucle.
      Bravo.

      Ps : l’occasion de découvrir un blog aussi et son acteur.

    • "Bonsoir madame, l’amour s’achève avec la pluie" chante Léo Ferré à la fin de cette chanson redécouverte grâce à votre échange. Merci pour ces deux beaux textes.

    • Etranges étrangers... à l’extérieur et en soi-même, avec des "transfusions" venues d’ici ou d’ailleurs - il n’y a plus, soi-disant, de frontières - et des greffes comme la moelle qui irriguerait sans que l’on s’en aperçoive toute la colonne vertébrale, et peut-être en elle des bactéries, des microbes, des virus attaquant sournoisement ce qui aurait été la "pureté" d’origine.

      Je est un autre, OK, alors c’est l’autreje : voilà le secret, le dédoublement, la fracture, la séparation peut-être uniquement pensée, rêvée, imaginée, inventée, découpée avec des mots scalpels.

    • "Wouch !" j’ai fait en découvrant ce texte dans ma messagerie... Fier de l’héberger au Cafcom, merci !

    • Les accords tsiganes roulent dans tes mots Lautreje. Ce texte prend aux tripes, et on voudrait bien trancher dans le vif pour éviter la souffrance ! Beaucoup de plaisir à te lire, comme toujours, Bravo :)

  • belle idée que cette greffe qui ne prend pas. Votre texte me laisse rêveuse, oui, combien d’étrangers à eux-même sur la terre ?

  • dérangeante et inquiétante, cette photo à l’anneau, même si saurais pas dire pourquoi