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Smile

Pourquoi on photographie les musiciens ?

09-11-2011

Smile though your heart is aching
Smile even though it’s breaking
When there are clouds in the sky, you’ll get by
If you smile through your fear and sorrow
Smile and maybe tomorrow
You’ll see the sun come shining through for you

Charles Chaplin


J’aime beaucoup la photographie en général, à l’exception de deux genres qui ne me parlent absolument pas : la photo animalière, et la photo de concerts, et de musiciens.

La première, même si un j’ai un bon copain qui la pratique avec passion et talent, parce que je n’y vois qu’image documentaire, performance technique, patience, rapidité et instinct ; et pas trop ce que l’on peut faire de personnel dans ce domaine (contrairement au paysage, ou même avec les végétaux, comme le prouve par exemple Denis Brihat). Mais Avedon avouait un peu la même incompréhension condescendante devant les paysages d’Ansel Adams : « ce sont des arbres, et je n’y connais rien en arbres ».

La seconde, un peu pour les mêmes raisons, avec en plus, que la photo saisit souvent les musiciens en plein travail, mais pas forcément à leur avantage, notamment les souffleurs : joues congestionnées, yeux exorbités. Des micros dans le champ. L’impression que lorsque on a vu une dizaine de photos sur le rock ou le jazz, on les a toutes vues.

Et surtout, tout simplement, parce que la musique c’est le son, et le continuum, quand la photo c’est l’image, et l’instant, voire le micro-instant. La photo est à l’aise avec le théâtre, et s’entend bien aussi avec la danse (Fernand Michaud, mon ami) mais elle est, à mon humble avis, totalement incapable d’évoquer l’univers de la musique : elle en reste juste à la porte, sur le trottoir, comme mon chien devant la boulangerie.

J’ai longtemps développé régulièrement les films noir et blanc d’un copain fan de jazz, qui fait de très bonnes photos de musiciens et pas des moindres (c’était avant qu’il ne passe au numérique, comme tout le monde). Mais je n’ai jamais ressenti vraiment d’émotion devant ses négatifs. En bref : les photos de musiciens sur scène, m’ennuient. Je préfère de loin leur préfère de loin, de vrais portraits (cherchez par exemple "Patti Smith" + Mapplethorpe dans votre moteur de recherche habituel pour comprendre ce que je veux dire...)

Et puis voilà que (pourquoi et comment serait bien trop long à raconter, mais ça vaudra le coup un jour...) l’on m’invite à une rencontre chez des amis avec Jacky Terrasson et ses accompagnateurs, et assister ensuite à la balance de leur concert en trio. J’ai déjà entendu trois ou quatre fois Jacky, un pianiste d’une inventivité, d’une sensualité et d’une fougue extraordinaires. Je l’écoute très souvent à la maison, et en bref, je l’adore. Suis fan.

J’ai décliné le café chez les amis, parce que si moi effectivement j’aurais eu joie et honneur à rencontrer Jacky, je ne voyais pas trop en quoi lui, aurait été content ou honoré de faire ma connaissance. Mais la balance du concert, oui, j’y suis allé. Et tant qu’à faire, et avec en tête toutes les réserves évoquées plus haut sur le fait de photographier des musiciens, avec un Nikon et l’Hasselblad. Fait exprès de prendre l’Hasselblad, d’ailleurs, parce que précisément le genre d’appareil bruyant (surtout motorisé, comme le mien) formellement déconseillé en photo de concert. Mais ce n’était pas le concert, juste une répète. Pris ce que j’avais comme films à la maison, plutôt inadaptés à ce genre de travail : je photographie habituellement plutôt en extérieur, et sur pied. Jamais à main levée dans le noir quasi-complet. Donc ne stocke pas de films spéciaux pour ça.

En plus d’être un musicien génial, Jacky est un type charmant et simple. Je le savais déjà, mais pu le vérifier. Demandé par principe et politesse l’autorisation de faire des photos, acceptée sans hésitation. Bien entendu, essayé d’être discret quand même, et de ne pas déclencher mon cube pétaradant en plein dans une ballade, une conversation ou un silence. Aidé, ô fierté, à déplacer le Steinway, pour le rapprocher des deux autres musiciens, qui peuvent presque se toucher, et serré moi-même la roulette du pied : « Sinon il va f. le camp ! » a rigolé Jacky.

Il commence par une invention de Bach, parfaitement limpide et lumineuse (fréquent chez les jazzeux et contemporains, paraît-il, cet échauffement avec Bach, comme source et fondement de toute forme de musique). Puis enchaîne avec Smile, que moi j’avais écouté en boucle toute la matinée. Les tripes font trois tours sous la chemise.

La scène est presque dans le noir complet, juste quelques petits projos réglés au mini pour que les musiciens puissent se voir entre eux. Ambiance feutrée, intime. Christian enquille tant bien que mal des gélatines dans les projos. Carl Schlosser est à la console, aux retours, partout à la fois, en toute discrétion. Réglages de l’Hasselblad au pif : pleine ouverture, vitesse la plus lente compatible avec le téléobjectif à main levée. On verra bien au développement s’il y a quelque chose sur le film, ou non. C’est drôle sur le coup ne me suis pas inquiété plus que ça. À la réflexion, c’était évident, que c’était une manière de penser valide en plein jour et l’extérieur, mais que ça ne pouvait pas marcher, le 1/100 à f4 dans une salle presque complètement obscure. Stupido.

« Aux innocents les mains pleines » : j’ai pris un plaisir fou, une jouissance presque érotique, à réaliser ces photos. Le sentiment d’être admis un peu dans l’intimité du trio, même de manière transparente. De participer à la création du spectacle du soir. Le travail d’un orchestre classique, je connais, l’ai même vécu de l’intérieur autrefois. Mais jamais assisté à la préparation, d’un concert jazz : « No holes... Just colors... » (Jacky à Nicolas Viccaro, le batteur) Rires entre eux, quand le pianiste essaie de faire deviner quel est le thème qu’il joue, à Darryl Hall, le bassiste, qui ne trouve pas : Take Five ! C’était même pas évident, tant il aime à brouiller les pistes, et citer aussi bien Ravel que Gainsbourg dans ses interprétations des standards les plus éculés.

Sur trois films : le premier complètement raté, totalement transparent, les deux autres, malgré plus d’une demi-heure à barboter dans le révélateur, contenaient à peine quelques traces d’argent, d’image. On ne devient pas un Le Querrec dès la première séance. Un réflex numérique m’aurait peut-être permis de ramener des images exploitables, mais c’est même pas sûr tant la salle était dans la pénombre. Le vrai problème c’est qu’il en va des appareils photo comme des instruments de musique : c’est pas la peine d’avoir un Steinway ou Stradivarius, si on ne sait pas s’en servir. Et moi j’ai plus l’habitude de photographier des cimetières sous la pluie que des musiciens dans le noir. La prochaine fois je prendrai plutôt la Speed Graphic et son gros flash à lampes bulbe, et on verra bien, nom d’un Caravan, si les films ressortent encore transparents.

Je n’ai pas encore développé le film 24x36 mais ne me fais pas trop d’illusions, et en fait n’y attache que peu d’importance. Je sais bien que les plus beaux instants, je les ai vus dans le prisme carré du Cube, pas dans celui, rectangulaire, du Nikon. Et peut-être plus avec Nicolas derrière ses futs, ou plus encore, Darryl, au visage si mobile et expressif, qu’avec Jacky lui-même, mal éclairé, concentré, et la position au piano pas facilitante pour la photo.

Mais après tout ça n’a pas beaucoup d’importance, et ne suis même pas plus déçu que ça : sinon que ces photos j’aurais aimé pouvoir les offrir aux musiciens.

Alors, une fois de plus, on se dit que les plus belles images, elles sont dans la tête. Et quand je pense à Jacky Terrasson, ce ne sont pas des images qui me viennent à l’esprit, mais son introduction de Smile : des sons, de la musique.

N’empêche, j’ai quand même obtenu samedi dernier, une réponse à la question que je me posais depuis longtemps : pourquoi donc, est-ce que l’on s’obstine à photographier des musiciens, alors que l’on sait la photo impuissante à évoquer la musique ? — Parce qu’on les aime, tout simplement.

Messages

  • J’aime bien la chute.
    J’aime bien tes considérations.
    Et j’aime bien ce pianiste.
    C’est vachement positif, pour quelqu’un qui sera dans son lit dans les minutes qui viennent.

    Amitiés.