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On tourne la page

Des appareils photo en général, et compagnons de vie en particulier, ou réciproquement

27-11-2011

Je n’ai jamais voulu jusqu’ici, d’appareil photo numérique. Je n’ai rien contre le procédé. C’est juste que j’aime photographier en noir et blanc sur pellicule, avec de beaux vieux appareils simples à utiliser, et qui défient le temps : mon Rolleiflex a plus de 70 ans et fonctionne comme au premier jour.

Et puis je n’avais jamais vu ni trouvé jusqu’ici, d’appareil photo numérique qui me fasse vraiment rêver, ni même envie. N’aime pas le plastique, les écrans, les petits boutons les bips et les menus qui font qu’on ne sait pas trop si on utilise un appareil photo, un téléphone ou un GPS. J’avais aussi une sainte horreur des téléphones portables que ces bidules m’évoquaient irrésistiblement.

Mais depuis je m’y suis habitué, au téléphone portable. Et devenu comme tout le monde, accro, pas aux conversations, mais aux textos, et à la possibilité, avec ce petit machin plat qu’on a toujours dans la poche, de faire des images de sa vie, et les partager ensuite sur le blog, ou Facebook. Comme des petites bulles de futilité, ou un journal intime exposé aux yeux de tous, mais crypté, et dont j’aurais seul, et/ou quelques initié(e)s, la clé.

Mes appareils argentiques sont bien, mais lourds et encombrants, et supposent toujours un sac pour les transporter. Le décalage temporel qu’implique le film entre la prise de vue et sa disponibilité sous forme numérique n’est pas vraiment pratique pour la publication web.

À l’argentique la photo posée, réfléchie, les beaux tirages barytés virés aux métaux précieux, la photo pour la photo. Au numérique la poche, la disponibilité, et l’instantanéité. Le blog et le bloc-notes.

Ce que je cherchais en fait, était l’équivalent moderne de mon Minox 35, acheté en 1982 au studio Lancino à Civray. Payé ça une petite fortune à l’époque et pour mon budget de lycéen ou étudiant.

Une merveille de petit appareil, compactissime, joli, doté d’une très bonne optique, capable de rivaliser avec celles d’un réflex (j’ai exposé plusieurs fois côte-à-côte des photos faites au Minox et faites au Nikon : bien malin qui pourrait dire lequel a fait quoi). Que l’on pouvait avoir toujours dans la poche, un vrai compagnon de vie.

Après j’ai eu des appareils de plus en plus gros : Nikon, Hasselblad, Rollei, Graflex, Linhof... Et curieusement, à l’arrivée de chacun d’entre eux correspondait un moment important, un tournant de ma vie. Premier amour, première paye, premier enfant, déménagement... Comme le besoin de semer des petits cailloux blancs sur le long du chemin. Pour moi, les cailloux c’est des appareils photo.

J’ai avec tous ces appareils une relation semblable à celle du musicien avec son instrument : pas de simples objets technologiques, mais des outils, prolongements du corps et des sens. Pas du fétichisme pour autant : j’ai maintenant trois réflex Nikon, les utilise indifféremment. L’Hasselblad je l’ai revendu, en ai racheté un autre. Mais avec le Minox (le premier, l’appareil du premier amour...) c’était une relation particulière, et sentimentale. Le préféré, l’irremplaçable.

Je l’ai utilisé des années et des années et je l’aimais. Mais il s’est pris un seau d’eau de mer, le premier ou deuxième été. En voulant le nettoyer j’ai balancé du dégrippant dans le viseur, taches indélébiles. Plusieurs chutes, et la coque fêlée prenait un peu la lumière. Rafistolé au shatterton. Difficultés à trouver des piles (les piles au mercure étant maintenant, heureusement interdites), ou obligation de bidouiller un adaptateur avec du shatterton, encore. Perdu le bouchon du compartiment de la pile. Je me désolais de le voir dans cet état, demandé des devis de réparation qui coûtaient deux fois le prix du même en occasion. Mais je ne voulais pas d’un autre : seulement celui-là.

Pourtant il y a quelques années, j’ai craqué sur un Minox presque identique, en bon état, dans une brocante. Mais je n’ai jamais pu me résoudre à l’utiliser : le Minox, c’était mon Minox, et pas un autre, fût-il son frère. Ce deuxième Minox est toujours au fond d’un sac et n’a jamais fait une photo avec moi.

1982-2011 : on a passé quand même presque trente ans ensemble. Mais le pauvre n’en pouvait plus. Ça fait plusieurs années que je n’avais pas fait une photo avec, et depuis quelques temps, j’étais vraiment en manque d’un appareil compagnon, et commençais à penser sérieusement à lui trouver un successeur. Parce que la photo, c’est pas toujours des séries sur rendez-vous : ça peut être, c’est le plus souvent, l’émotion d’un instant, d’une lumière, d’un lieu. Pour ça il faut avoir un appareil avec soi, tout le temps. Ça ne peut être que dans la poche. Le téléphone répond à ce critère, mais c’est quand même un peu "juste" comme appareil photo. En fait, je ne connaissais pas d’appareil qui me convienne jusqu’ici.

J’avais bien quand même, un petit compact numérique d’entrée de gamme. Pratique, mais pas d’une grande qualité : l’image sent le pixel à plein nez, pas de nuances dans les couleurs, pas de dynamique. Et puis pas plus d’affinités avec ce truc, qu’avec la tourniquette à faire la vinaigrette, le ratatine ordures ou le coupe-friture. Il est toujours resté à traîner sur un coin du bureau, sauf une ou deux randos dans les Pyrénées.

Je ne vais jamais sur les sites dédiés au matériel photo numérique, ne lis pas les revues ; toute cette technique ça ne m’intéresse pas. Mais je suis tombé, chez Ken Rockwell sur un descriptif sympathique, avec des mots qui me parlaient, du Canon s95. Évidemment le net ça n’est pas la vitrine à Lancino, mais ça fait déjà pas mal d’appareils que j’achète sur le net sans les voir ni les manipuler, et n’ai jamais eu de déception.

Alors, cassé une nouvelle fois la tirelire (le dernier appareil, il y a un an, quand même) et commandé ce petit Canon — moi qui suis plutôt, depuis plus de 20 ans, Nikon, comme on est plutôt Bordeaux que Bourgogne, ou Peugeot que Citroën.

Dès l’ouverture de la boîte, et avant même de connaître de manière approfondie, la sensation immédiate et sans appel, que ce petit boitier n’était pas un simple appareil numérique comme les autres. Mais bel et bien celui qu’il me fallait, le successeur du Minox, qu’on était faits l’un pour l’autre, et qu’on allait bien s’entendre ensemble.

Lignes douces du boitier, contact soyeux de la coque, pas trop de commandes et de boutons (j’y comprends rien, ça ne m’intéresse pas, et n’aime pas ça). Un appareil à caresser machinalement ou voluptueusement au fond de la poche en marchant. Un compagnon de vie, simple,sobre, élégant. Délicat mais qui inspire confiance. Petit mais costaud. Complet pas usine à gaz. Un appareil équilibré, quoi.

À l’usage, fait tout ce qu’on lui demande et mieux encore. Discret, rapide, silencieux, je dirais presque : intelligent (mes chers argentiques, eux, demandant que l’on réfléchisse pour eux...) En plus il fait de belles images, bien plus fines et détaillées que ce dont j’ai besoin pour publier sur le web en 600 ou 800 px de large, et même que mes scans de négatifs argentiques. La qualité ne se voit pas, publiée dans cette taille d’image. Mais moi je sais que le fichier original est infiniment plus riche, et c’est toute la différence.

Alors oui, la page est tournée. Le Minox restera toujours bien au chaud au fond du cœur, et à la place d’honneur sur l’étagère des jouets comme celle des souvenirs, en tant qu’appareil du premier amour, et le plus ancien compagnon de route. Les Nikon, Hasselblad et autres chambres, bien entendu resteront les outils des séries, des prises de vues prévues, réfléchies, en Noir et Blanc argentique, et des beaux tirages.

Mais le compagnon de route, le compagnon de vie, maintenant c’est ce joli petit Canon discret et réactif. En numérique, et sans complexes. Comprend qui peut, et honni soit qui mal y pense.

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