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Le secret le mieux gardé de l’histoire du rock

Lewis Furey, Selected Songs

17-01-2012

« C’était » un de ces mercredis après-midi pluvieux sans doute, que je passais devant la télé à l’âge de 14 ou 15 ans (Wikipedia me permet de le dater entre 1975 et 1978).

Il passait à cette époque Un sur cinq, une émission de Patrice Laffont, oui, le présentateur des Chiffres et des Lettres et de Fort Boyard. Une émission qui s’adressait aux jeunes (de l’époque, donc) et dont il me reste encore quelques souvenirs.

C’était un magazine du genre talk-show et reportages, dans lequel on parlait un peu de tout, et même de spiritualité, quitte à y faire un peu le lit des sectes (mais l’époque n’était pas la même, non plus). Cette partie était introduite par un musicien mystique chevelu et barbu, un peu « zarbi-chelou » aussi, nommé Guy Skornik, qui faisait dégouliner des arpèges à la fois d’un Steinway et d’un Fender Rhodes (et de là, sans doute, mon goût jamais démenti pour les sonorités cristallines et tintinnabulantes de cet instrument). Il avait une chanson dont les seules paroles, si je m’en souviens bien, étaient « Aller au delà de l’au-delà, et au delà de l’au-delà » ad lib : tout un programme.

Y passaient des artistes de moi inconnus, souvent bizarres, et en tous cas, pas du genre consensuel et propre sur eux, de ceux qui passaient chez Drucker, ou Jacques Martin, le dimanche. Je me souviens de Randy Newman. Kevin Koyne. Et surtout Lewis Furey. Probablement avait-il chanté Hustler’s Tango et Louise. Mais j’ai surtout le souvenir de cette voix métallique, tantôt grinçante et sarcastique, tantôt chaude et suave, et ce visage angélique qu’il avait à l’époque (est-ce pour cela que Gilles Carle lui avait fait tenir le rôle de Gabriel dans L’ange et la femme, objet cinématographique non identifié, un peu l’équivalent canadien de La Femme des sables ?) Oui, à la réflexion, c’est ça qui m’avait interpellé : Lewis Furey, c’était un ange qui chantait comme un démon.

Mais à l’époque on n’avait pas de magnétoscope, je n’achetais pas de disques, et Furey ne passait pas à la radio. Je l’ai oublié, jusqu’à ce que je retrouve en 82, dans une petite boutique de disques d’import du Cours de la Marne à Bordeaux, ses premiers 33T : Lewis Furey et Humours of. Achetés illico, suivis de celui du concert avec Carole Laure à la Porte Saint-Martin qui est à ce jour probablement, le disque que j’ai le plus écouté toutes catégories confondues.

Et oui : contrairement à beaucoup de monde, je pense, j’ai découvert Carole Laure par Lewis Furey, et non l’inverse.

Puis tous les autre disques, de Lewis, et de Carole. Les bandes originales de films composées par Lewis : Fantastica, Maria Chapdelaine, Au revoir à lundi, le somptueux Night Magic.

Carole et Lewis, dans ces années-là, avaient tout de même une petite célébrité : parce que jeunes, beaux, talentueux (Carole chante, danse et joue du piano aussi bien qu’elle est bonne comédienne), ils donnaient l’image du couple idéal, parfait. Du nanan pour les médias. Moi j’avais 18-20 ans, je jouais un peu de piano, rêvais d’être un jour un musicien génial (c’est raté) : c’étaient mes idoles.

Tiens, parce que c’est vous, un petit inédit, qu’à ma connaissance vous ne trouverez pas ailleurs sur le net... enregistré au magnétophone à cassettes sur la télé, et repiqué d’une bande usée jusqu’à la trame. C’était lors d’un Grand Échiquier de Jacques Chancel :

Et puis il s’est passé du temps. Carole Laure a continué à faire l’actrice, et Lewis s’est tourné vers la vidéo, la mise en scène. Je les ai un peu perdus de vue. Curieusement sur le net, on n’en parle pas beaucoup non plus, sauf cette excellente page d’un fan qui me ressemble à plus d’un titre.

J’avais vu Carole Laure sur scène une seule fois, après la sortie de son CD Sentiments naturels. Lewis était aussi sur scène au piano électrique, mais ce concert ne m’avait pas laissé un souvenir impérissable : juste, comme de vieux potes qu’on retrouve avec plaisir, mais bon, sans plus. Peut-être la déception, simplement de sentir qu’entre les idoles de ma jeunesse et moi, il y avait cet espace entre la scène et le public. Eux étaient des artistes en représentation, moi j’étais au quinzième rang de la salle, et j’avais juste payé, pour voir et entendre. Et que vingt ans après, je n’étais pas devenu un musicien génial.

Et puis le hasard — enfin, non, je ne crois plus trop au hasard dans la vie, plutôt aux coïncidences, correspondances, signes du destin, un jour que je passais sur le site de Lewis Furey, je vois qu’il donne un concert à Paris un week-end où moi j’y suis aussi. Emballé, content, heureux...

Attente dans le hall du Théâtre du Rond Point. Moi qui suis tout sauf physionomiste, de dos je reconnais Carole : elle a un peu vieilli, comme nous tous, ce qui en un sens est plutôt rassurant. Mais toujours aussi belle... Elle entre dans la salle avant le public, en ressort pendant qu’on attend à la porte, me frôle de son sac à main : frôlé par le sac à main de Carole Laure ! rendez-vous compte.

Le récital de Lewis est intime et chaleureux. Il introduit les chansons avec humour, la voix n’a rien perdu de son mordant. Les trois musiciens qui l’accompagnent sont épatants. Parmi eux, leur fille Clara qui ressemble étonnamment à sa mère. Elle a assurément hérité des dons et des multiples talent de ses parents, mais être fille de ne doit pas être toujours chose facile pour qui souhaite tracer son propre chemin d’artiste. Elle a choisi celui de la danse contemporaine ; mais elle elle est aussi excellente auteure-compositrice et interprète.

C’est Carole Laure qui produit le spectacle. Elle est dans la salle près de la console. Elle ne montera pas sur scène mais sa présence fait partie de l’alchimie du moment. J’apprécie le fait que le public, qui sait forcément très bien qui elle est, reste discret et fait comme si elle n’était pas Elle.

Je ne suis pas critique musical. On trouvera deux articles très bien sur ce spectacle, sur ce blog du Figaro ou les Inrocks, à qui j’ai piqué le titre de ce billet.


Lewis Furey - Big casino par WebTV_du_Rond-Point

Dire quand même l’étonnement, de retrouver certaines chansons très orchestrées au disque (Fire) dans une version lente et épurée au piano (droit). Et des Lieder de Brahms, joués selon la partition originale, mais traduits en anglais par Furey, et qui semblaient issus de son répertoire à lui.

Dire aussi, le plaisir de l’entendre rendre hommage à Glenn Gould, une autre de mes idoles...

Dire enfin, le bonheur que c’était, de retrouver cet ami de 35 ans, ce drôle de petit bonhomme chauve, qui au gré des éclairages me rappelait parfois un peu Klaus Kinski dans Nosferatu ; dans une petite salle, parmi un public dont on sentait bien qu’il était comme moi, acquis d’avance ; ou qu’il le découvrait et tombait sous le charme. Dans les deux cas : conquis à l’issue du spectacle.

Ensuite on a remonté les Champs-Élysées pour prendre le métro. C’était le 31 décembre, il y avait à cette heure encore plus de flics que de badauds, que la station de métro Clémenceau dégueulait par centaines.

On se demandait bien ce qu’ils foutaient sur les Champs à cette heure-ci, les gens. Nous, c’est pas pareil : on rentrait du concert de Lewis.

P.-S.

— Quelques heures après mise en ligne, je lis sous la plume de Louis-Bernard Robitaille que (je cite) : « Lewis Furey a toujours un fan-club en France. Discret et haut de gamme ». Être considéré comme ça par un cousin de la Belle Province, voilà qui fait du bien en fin de journée.

— Une belle sélection commentée de chansons, sur la playlist d’Hugo Cassavetti, fan discret et haut de gamme aussi.