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Les compagnons de Baal

19-01-2012

— Quel est le premier des rois ?...

— Le premier des rois est Baal, le démon tricéphale qui règne dans la partie orientale de l’enfer.

— À combien de légions commande-t-il ?

— 66 !


C’est en cherchant des vidéos sur Lewis Furey, que de fil en aiguille, je suis tombé sur le site de l’INA sur la série Les compagnons de Baal.

Et m’est revenue une image, de ces flashes d’enfance qui remontent comme des bulles de gaz et viennent crever la surface du quotidien, avec une netteté, une acutance parfaite, du fond de la mémoire (par ailleurs si faiblarde déjà, lorsqu’il s’agit des petites choses récentes de la vie).

La Grière, maison de vacances de mon enfance, été 1968. Un gros poste de télévision, de marque Gramont en noir et blanc, haut-perché sur une table à roulettes dans la salle carrelée, entre la porte d’entrée et la porte fenêtre. Très probablement le premier poste de télévision des grands parents, qui sans doute avaient dans leur maison principale, déjà la télévision en couleur (sensation encore de l’enfoncement des boutons cylindriques dorés et cannelés de celui-ci, alors que ceux du Gramont devaient être plutôt des petites touches rectangulaires).

L’installation d’un téléviseur, à cette époque, était encore dans les familles un petit évènement comme il n’y a pas si longtemps, celui d’un nouvel ordinateur. Livré et installé (on dirait aujourd’hui configuré) par les mains expertes du technicien, sans doute l’ami Alain Ardouin... Recherche et programmation des canaux UHF et VHF : c’est pas qu’il y avait autant de chaînes qu’aujourd’hui pourtant, mais ça nous semblait, et peut-être encore plus aux parents et grands-parents, tout un monde de technologie dont nous ne pouvions nous, qu’être utilisateurs finaux, plus que finauds.

La Grière, donc 1968. Passait en deuxième partie de soirée (je n’ai aucun souvenir, à part celui-ci, que mes parents aient jamais regardé la télévision plus loin que le programme de 20h30), un feuilleton, Les compagnons de Baal. Le père le suivait avec passion. Maman c’est moins sûr, sans doute plus attentive à son tricot qu’à ce qui se passait dans la lucarne.

Peut-être les frères plus âgés que moi avaient-ils le droit de regarder, je n’en sais rien. Moi non : trop tard, même en vacances, et surtout : carré blanc. Interdit aux enfants. On n’a pas trop idée aujourd’hui, de ce que pouvait représenter ce carré blanc, qui d’ailleurs était un rectangle même pas carré, à l’époque. Enfin, pour les adultes, je ne sais pas. Pour moi : le signe confus d’une mystérieuse violence ou pornographie dont je ne pouvais même pas, à cinq ans, soupçonner qu’elle puisse exister à la télé. Plutôt, je pense, que « ça faisait peur ». En tous cas, un domaine strictement interdit, et donc, forcément, attirant.

L’image qui me revient, donc, est celle d’un gamin en pyjama (moi), qui prétexte d’aller faire pipi, pour se relever en entendant la musique du film, traverser la salle pieds nus, et voler quelques images à l’écran noir et blanc. Mais ne me revient aucune image, juste l’idée, d’une image noir et blanc. Idem au retour. Puis rester caché en embuscade derrière la porte de la chambre entrebâillée. La voix du père qui intime d’aller se coucher. C’est tout ce que j’aurais su des « Compagnons de balle », comme je comprenais à l’oreille, pendant 43 ans encore. Mais ça ne m’a pas vraiment empêché de vivre par ailleurs.

Juste un goût de mystère et d’interdit, qui m’est revenu hier devant l’écran du PC : plus de carré blanc qui tienne, je pouvais enfin savoir.

État grippal : pendant deux jours, sous la couette à frissonner ou transpirer à tremper les draps, et n’être capable de penser à rien d’autre. Puis, on émerge peu à peu, pas encore assez pour se consacrer à la lecture (sauf romans d’enfance, Jacques Rogy par exemple). Le traitement comme dit mon toubib, c’est Doliprane-Couette-DVD. Généralement dans cette phase-là, je me refais une petite cure de Mystères de l’Ouest ou d’Au nom de la Loi. Depuis que j’ai la tablette tactile, c’est encore mieux puisque j’ai depuis le lit, à la fois l’internet, les livres, la musique, et la possibilité de voir des films.

Alors j’ai téléchargé illico (12,99€ les 7 épisodes, sans DRM) les « Compagnons de Baal », et transférés non moins aussitôt sur la tablette. Puis retour au lit.

Tout d’abord, dès le générique, la musique, qui chatouillait elle aussi la vase au fond de la mémoire. Elle est d’Henri Sauguet. Je connais bien trop peu ce compositeur, sinon ses célèbres et admirables Forains. Elle est élégante, envoutante, colorée, mystérieuse et inquiétante à souhait.
Aucun des articles que j’ai trouvé sur le net sur la série, ne lui rend hommage : elle est tout simplement superbe.

Le réalisateur : Pierre Prévert, « frère de », et pote à Bob Doisneau. Le scénariste : Jacques Champreux, tombé tout petit dans la marmite du cinéma fantastique : il est le petit-fils du cinéaste Louis Feuillade, réalisateur de classiques du cinéma muet : Fantomas, et Judex, notamment.

compagnons_baal_01

Première scène : une micheline arrive de nuit dans une gare déserte et isolée : Blaingirey. Un seul voyageur à tête de gangster en descend. Un chef de gare débraillé genre ours mal léché, lui réclame son billet. Puis le dialogue insolite en chapeau de cet article.

La suite (je n’ai pas tout vu encore) est dans la meilleure veine de Gaston Leroux, Maurice Leblanc, ou Blake et Mortimer. Enlèvements, assassinats, suspense, rebondissements, angoisse. Des héros sympathiques (Jacques Champreux, Claire Nadeau), un Grand Maître méchant très méchant (Jean Martin, dans de multiples déguisements, toujours magnifique) ; de jolis seconds rôles (Jean Herbert dit Popeck, domestique taciturne, Raymond Bussières, journaliste déchu et alcoolique) ; scènes de nuit surréalistes (exhumation d’un cercueil par des hommes cagoulés, assassinat dans un terrain vague de « Diogène », joué par Bussières...)

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Tout cela mené tambour battant, sans une longueur. Hommage de Jacques Champreux à ses modèles : en sortant du cinéma avec ses amis (long plan fixe sur l’affiche, que des films fantastiques dont le Dracula de Tod Browning), le héros (joué par lui-même) s’exclame : « Ah, moi j’aime ça, le Fantastique ! »

Une très belle photographie, notamment dans les scènes de nuit. Des atmosphères... Et ce dialogue qu’il est difficile de ne pas considérer comme un clin d’œil, entre le journaliste et un gendarme :

« — Vous comprenez, c’est pour l’atmosphère de mon article...
— Ah, ben, alors, si c’est pour l’atmosphère... »

Hommage, encore, à Stevenson, lorsque le machiavélique Hubert de Mauvouloir se déguise en un aveugle qui évoque irrésistiblement Pew dans l’adaptation de Victor Fleming, de l’île au Trésor. Hommages encore, explicites, à Fantomas, Arsène Lupin, Harry Dickson, les livres de chevet du héros. À Tod Browning encore, dans une scène de baraques foraines où l’on s’attend à chaque instant de voir surgir un de ses Freaks. Champreux nous embarque, on marche à fond dans la combine, mais il s’amuse aussi, à semer des petits cailloux...

Bon, tout cela est un peu daté, et surtout très français, et même
carrément franchouillard. 1968 : on est quatre ans après Goldfinger,
autre méchant bien réussi, et bien plus moderne. Mais à part les
incontournables scènes de rassemblement des conjurés sous l’autorité du Grand Maître, de jugement-élimination des traîtres et de ceux qui ont failli à leur mission, rien de commun, ni dans les moyens, ni dans l’esprit. Si le héros échappe de justesse aux serpents comme il se doit, pas d’attaque aérienne de Fort-Knox. Ici c’est souterrains, bouches d’égout, DS et 4L, gendarmes à vélo, baguette et kil de rouge sur le bureau.

Champreux et Prévert nous servent un bonne BD, un roman-feuilleton à la sauce Fantomas bien de chez nous. Qui se déguste comme une bonne bouteille oubliée sous la poussière, et à peine un peu bouchonnée. Et davantage du genre Côtes de Beaune, que Vodka-Martini.

Pas de quoi, en tous cas, en 2012, mettre un carré blanc en guise de cache-sexe. Au contraire : à montrer, d’urgence, à tous les enfants de 7 à 77 ans, et même au-delà, comme exemple de ce que la télévision de l’époque, que l’on considère maintenant comme plutôt planplan et aux ordres du Général, pouvait aussi produire en matière de divertissement populaire de qualité. [1]

Et tout simplement pour le plaisir du frisson : un train fantôme télévisuel, voilà ces Compagnons de Baal.

Notes

[1La série rencontra un vif succès, auprès du public comme de la critique. Au point que De Gaulle fut d’ailleurs caricaturé à l’époque en Grand Maître des Compagnons de Baal, lui donnant un côté politique subversif qu’elle n’avait de toute évidence pas à l’origine. De là sans doute, selon les articles que j’ai pu trouver sur le net, le fait qu’elle ne fut pas rediffusée ensuite, avant l’arrivée de la TNT.