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Hemingway F. Bon, la mauvaise herbe.

18-02-2012

La traduction interdite de François Bon


Dans « l’affaire », qui oppose Gallimard à François Bon et Publie.net, je me suis contenté, hier, dans l’urgence, de reprendre purement et simplement l’initiative de Daniel Bourrion, de libérer ce que l’on pourrait désormais appeler la « Traduction interdite du Vieil homme et la mer ».

Un peu atterré, abasourdi, et trop peiné pour le frangin dont j’imagine bien, le connaissant, ce que ce texte représentait pour lui : certainement bien plus que quelques rentrées de roupies assurées dans la cagnotte de Publie.net. Même si, et il ne s’en cache pas, ce sont les ventes de « classiques », qui permettent à cette petite structure de tenir financièrement, et continuer à promouvoir la littérature d’aujourd’hui : la vivante, la vraie, pas les best-sellers au kilo.

André Gunthert l’a expliqué bien mieux que je ne saurais le faire, mais la deuxième pensée, ça a été ensuite celle-ci : on n’est pas dans le droit, mais l’abus de position dominante, d’une part, et la volonté de torpiller la petite maison d’édition qui fait chier tout le monde, ou du moins ceux que Philippe de Jonkheere appelle les peignes-culs du vieux monde, d’autre part.

Bill Gates n’a pas fait autrement (sauf en les rachetant, à chaque fois qu’il le pouvait) avec tous les « petits » éditeurs de logiciel (Cf. Wendy Goldman-Rohm, l’Affaire Microsoft) qui, tout simplement parce qu’ils avaient une capacité d’innovation, d’inventivité, que Microsoft n’a jamais eue, pouvaient constituer une menace même minime pour son monopole.

Arracher les mauvaises herbes avant qu’elles n’envahissent le jardin... ou le champ de maïs OGM. Stratégie payante, puisque le plus lourd, le moins esthétique et le moins fiable des systèmes d’exploitation existant, est encore ultra-majoritaire sur tous les ordinateurs personnels de la planète.

Mais entre temps, sont apparus Richard Stallman et Linus Torvalds, dont l’association des travaux (une réécriture libre du système Unix, pour Stallman, un noyau libre permettant le support du matériel, pour Torvalds) a permis l’émergence du système d’exploitation GNU-Linux, qui fait tourner l’ordinateur sur lequel j’écris, le serveur qui vous envoie la page que vous lisez actuellement et tous ceux qui ont fait le relais entre mon ordinateur et le vôtre. Et peut-être aussi votre PC personnel.

Entre temps aussi, sont arrivés les langages HTML, XML, PHP, SQL... La suite OpenOffice, ou LibreOffice, comme vous voulez, le navigateur Mozilla Firefox, Wikipedia. Google, que l’on ne peut plus vraiment considérer comme un « petit » éditeur (me souviens encore de l’émerveillement à la découverte, due à François évidemment, de ce moteur de recherche si sobre et performant à l’époque des lourds Yahoo et Altavista) a eu l’intelligence de libérer le code-source de son navigateur Chrome (en version libre : Chromium). Ceci, de manière :

- à en assurer une plus grande diffusion ;
- à bénéficier des avancées des développeurs du monde libre dans son propre produit.

Google n’est pas vraiment un exemple d’entreprise humaniste et désintéressée ; mais elle a toujours eu le sens du vent, et de l’innovation. Microsoft ne l’a jamais eu. Bill Gates, qui a méprisé Internet à ses débuts, n’est pas Steve Jobs, et a toujours préféré jouer la carte du monopole et de la puissance commerciale, l’un entretenant l’autre.

Gallimard a réagi hier à la Microsoft, en criant haro sur la contrefaçon. Mais le temps joue contre le vieux monde. Le web ne doit rien à Microsoft, tout à des gens comme Stallman, Torvalds, Lerdorf, et des milliers de contributeurs passionnés et anonymes. Aux gros éditeurs comme Sun, IBM, Google, qui ont su se mettre aussi, sans doute contraints et forcés, des moyens humains et financiers aux côtés du monde libre.

Gallimard-Microsoft contre Bon-Torvalds : la lutte n’est pas égale. Mais Daniel, tu as raison ; il faut disséminer cette version illégale (et combien je regrette, que Publie.net n’ait pas pu gratter 1 petit euro dessus) mais qui restera symbolique, du Vieil homme et la mer que j’ai découvert avec enthousiasme, quoique quelques jours après publication, hier soir.

Quand la loi est idiote, il faut la changer, ou ne pas l’appliquer. Quand on voit ce qu’on a fait, par exemple, avec, forcément, la bénédiction de Gallimard et des ayant-droit de Saint-Exupéry, du Petit Prince, on comprend mieux les enjeux de l’affaire.

Voir aussi ce qui se passe pour le Boléro de Ravel.

D’un côté, la littérature de création, qui avance, parce que c’est le propre de l’Art, et que la vie trouve toujours son chemin, et se préoccupe peu d’argent — mais il faut bien manger, payer son loyer et sa connexion internet. De l’autre, les écrivains malades du net et les intérêts commerciaux à préserver, parce que le Vieil homme et la mer, même dans un traduction datée (due, on le rappelle, à un pilier des Grosses Têtes de RTL, pas Carlos, ni Kersauzon, ni Sim, le quatrième), c’est une rente à vie : des palettes et des palettes de Folios vendues chaque année aux collèges et lycées. Alors qu’est-ce qu’on en a à foutre que la traduction soit mauvaise, puisque c’est pour des boutonneux que de toutes façons ça fera ch. de lire un livre imposé par le prof, et iront en chercher le résumé sur le net pour dire qu’ils l’ont lu ?

Courage François. Le toute-puissance arrogante du fric, le « droit » et l’arsenal juridique des avocats, c’est une chose. La passion, la droiture, le travail acharné, et le talent, c’en est une autre. La mauvaise graine et les herbes folles auront tôt ou tard, raison des éditeurs d’OGM, par leur faculté d’adaptation, et de dissémination.

On lira Hemingway d’autant plus, et d’autant mieux, que ta traduction est belle, et que c’est interdit par les puissances de l’Argent. Et c’est indirectement, une belle publicité offerte à Publie.net par Gallimard, dont bénéficieront les auteurs vivants.

De quel côté aurait-il été plutôt, l’Ernest ?