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L’homme tranquille

Sur la photo officielle de F. Hollande

04-06-2012

Impatient j’étais, de découvrir la photo officielle du président Hollande, par Raymond Depardon. Pas que je sois fan de Hollande : n’ai pas voté pour lui aux « primaires citoyennes », ni au premier tour.

Mais ses premiers actes en tant que président m’ont permis de ne pas regretter le vote du second tour. Enfin on semblait libérés de l’arrogance brutale, de la petite royauté ridicule du précédent, et la vulgarité de sa sinistre de bande de clowns même pas drôles.

Il faudrait être bien naïf pour croire au changement Majeur, que les problèmes vont se résoudre comme ça... mais au moins avoir à la tête de l’État, des gens semblant pour le moment de bonne volonté, respectueux du peuple, et desquels on peut attendre, à défaut d’une Révolution, ce qu’en droit on continue je crois d’appeler une gestion "en bon père de famille", c’est déjà un changement radical en soi. Et un soulagement.

Content d’apprendre que c’est Raymond Depardon qui était choisi pour réaliser le portrait officiel, quoique un peu étonné. Parce que Depardon est un excellent photographe, mais pas un portraitiste cambrioleur d’âmes, comme Nadar, Sieff, Mapplethorpe, Michaud, Olivier Roller...

Depardon n’est pas non plus vraiment un reporter, même s’il est une des valeurs sûres de l’agence Magnum. Je dirais que Depardon est une sorte de photographe errant. Un type qui observe, écoute, photographie, filme, les paysages et les gens.

Le choix de Hollande était quand même cohérent. Parce que la réputation de Depardon est établie, incontestable, et signait donc comme le fait justement remarquer André Gunthert, un retour aux valeurs sur lesquelles s’asseyait son prédécesseur : la culture. l’authenticité, l’intérêt pour les gens comme vous et moi (les paysans, les fous).

Choix risqué ? Oui et non, car Depardon est un professionnel, sans doute capable de répondre à tout type de commande. Mais quand même : ce n’est pas un portraitiste.

À la réflexion, Lartigue, n’en était pas un non plus, et il signa pourtant la photo présidentielle la plus originale et novatrice qui soit, pour Giscard. Peut-être parce que, justement, homme libre, photographe amateur dans l’âme, et libre des « clichés » du portrait officiel.

Alors, à la découverte de cette photo : de prime abord, une certaine déception. Plutôt banale, en tout cas, pas géniale, pas ce que l’on serait en droit d’attendre d’un grand photographe. Celle de Chirac par Bettina Rheims semblait bien plus « pro », et dans l’esprit « portrait ». Puis : finalement, elle est naturelle, sobre, plutôt sympathique cette photo. Clin d’oeil à la photo d’amateur, dit André Gunthert, avec raison. On pourrait dire aussi : à la photo de famille. Hollande y apparaît simple, décontracté. Tout le contraire (et c’est évidemment l’effet recherché) de l’affligeante photo officielle de Sarkozy, constipé près de drapeaux trop grands, dans une bibliothèque incongrue alors que l’on savait très bien qu’il n’est pas homme de livres.

Tout cela m’a fait penser à une autre photo de Depardon, dont une reproduction un peu fatiguée, traîne sur le coin du radiateur, chez une excellente amie.

Cette photo avait fait écho en moi, à une de mes propres images, oubliée depuis des années. Non pas du Chili, mais de l’Aubrac (on fait les voyages qu’on peut...) :

Cette photo, je l’avais d’abord lue avec les codes classiques des photo-clubs et revues de photo amateur : l’horizon est au centre, c’est mal. Il n’est pas droit, c’est mal. Pour tout dire, j’ai cru que c’était une photo prise par l’amie, grande voyageuse, et j’étais prêt à y aller de ma petite critique du photographe-qui-sait-ce-qui-est-bien-et-ce-qui-ne-l’est-pas en photo. Mais prudent, j’ai juste demandé, « c’est quoi, cette photo ?Une photo de Depardon, que j’aime beaucoup ».

Alors je me suis senti très con, et j’ai pensé à l’anecdote que l’on raconte sur Beethoven, à qui un de ses élèves demandait pourquoi il avait fait telle et telle infraction aux règles de composition classiques. — Les règles sont faites pour être transgressées, grogna Ludwig. La semaine suivante, l’élève revient, tout fier de sa sonate, ou sa fugue : — Voyez, Maître, ici j’ai fait une petite infraction aux règles... — Moi je peux, rugit le vieux lion, pas vous !

Et c’est tout ce qui fait la différence entre un photographe accompli, et un amateur qui ne sortira jamais des canons et des stéréotypes stériles des photo-clubs : le talent, et la liberté.

Ma photo à moi, respectait tous ces codes. J’ai toujours bien du mal à m’en échapper. Je la regarde aujourd’hui comme austère, ce que j’ai cherché, mais également immobile, vide, morte. La photo du Chili de Depardon, elle, vibre, et vit. Et ce n’est pas une question de couleur ou noir et blanc, ou de format (6x9 vs 24x36). Juste, ces petits déséquilibres, voulus par Depardon.

Alors oui, on peut dire que la photo officielle de Hollande est banale, médiocre, qu’elle fait photo d’amateur. Mais tout cela est maîtrisé, et elle vit, voilà.

Et puis, qu’elle ait été réalisée avec un 6x6 Rolleiflex des années 60, donc en format carré, avec un seul film de 12 poses (bien que le photographe ait également effectué des prises de vues numériques, et au Leica), c’est aussi un symbole : le progrès n’est pas un obstacle à la tradition, et réciproquement. Pour preuve, la mode de ces photos Instagram, et leurs filtres évoquant les photos des Kodak Brownie et autres appareils des familles, dans les années 50-60. Mais ici, c’est du vrai film, avec une finesse, une transparence, une subtilité auxquelles on n’est plus habitué avec les couleurs éclatantes du numérique.

Non, la photo de Depardon n’est pas mal foutue. Elle n’est pas non plus à la mode. C’est juste une photo toute simple, et sympathique, d’un photographe dans la pleine maîtrise de son métier, et libre de son style. D’un président qui souhaite probablement donner cette image de lui-même, sinon il en aurait choisi un autre.

Je ne sais pas si on peut y voir un sens politique... Et puis moi, ce que j’en dis, hein...