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L’inconnue de la Seine

24-12-2012

à KMS


Maigret marchait depuis un quart d’heure. Il avait laissé Mme Maigret à la gare de Lyon, et lui se rendait à Montparnasse où il devait prendre le train pour Meung sur Loire.

Ce n’était pas la première fois qu’ils passaient Noël séparés. Durant sa carrière, il n’était pas rare que les noëls du commissaire se passent dans son bureau surchauffé du Quai, et le réveillon consistait alors en bière et sandwiches que montait le garçon de la Brasserie Dauphine dans le bureau des inspecteurs.

Maigret avait pris depuis longtemps déjà sa retraite, de même que Lucas, et Janvier. En fait lui-même ne connaissait même plus personne à la PJ. Et et si son nom à lui y était encore connu, c’était au titre de monument historique, et comme évocateur d’un temps et de méthodes révolus : « on n’est plus sous Maigret », disait-on aux jeunes flics. Aussi n’y avait-il plus mis les pieds depuis des années, sans regrets d’ailleurs : il préférait lire et écouter la radio dans leur appartement du boulevard Richard-Lenoir, ou pêcher à la ligne au fond du petit jardin de Meung sur Loire.

Noël... Ce moment avait toujours suscité en lui non une joie, mais une mélancolie, doublée d’un sentiment de solitude qui allait croissant au fil des ans. Peut-être parce que les noëls de son enfance étaient loin, et bien modestes — une orange, quelques papillotes, plus rarement un jouet unique — et qu’ils n’avaient, avec Mme Maigret, jamais eu d’enfant. Les illuminations, loin de l’émerveiller, le rendaient plutôt grognon, et les musiques distillées par les hauts-parleurs dans les magasins — qu’il fréquentait peu — et les rues l’horripilaient.

Maigret n’avait pas vraiment l’oreille musicale. Il n’avait pas appris la musique étant jeune, et plus le temps ensuite. Mais depuis sa mise en retraite il aimait bien écouter un concert à la radio, et peu à peu avait pris goût notamment aux émissions de jazz. Il n’en était pas devenu expert pour autant ; mais sans être capable de les identifier, il avait remarqué que certaines œuvres lui « parlaient » plus que d’autres, et que dans ce cas c’étaient souvent les mêmes noms qui revenaient : Bill Evans, Ron Carter, Ella Fitzgerald ou Jim Hall.

Il lui arrivait même parfois désormais d’emmener Mme Maigret dans un club de jazz de la rue des Lombards, où ils prenaient toujours lui une assiette de foie gras, elle une salade de poissons nordiques, avec un verre de Chablis ou de Sancerre, qu’ils mangeaient avec des couverts en bois pour ne pas faire de bruit. Lui qui était massif, silencieux, ne marquait pas le rythme du pied comme beaucoup de personnes dans l’assistance, mais cela ne l’empêchait pas d’apprécier les musiciens qui se démenaient sur la minuscule scène. Récemment il avait particulièrement été impressionné par la fougue et la virtuosité d’un jeune pianiste franco-américain ; et il appréciait d’une manière générale les solos de contrebasse. Ensuite ils rentraient à pied boulevard Richard Lenoir, sans rien dire, pensant encore aux couleurs du piano, de la basse. Ils finissaient la soirée devant une tisane.

Ce soir donc Mme Maigret roulait à grande vitesse vers la Provence où on les avait invités pour Noël dans sa famille à elle. Mais le voisin de Meung avait signalé une fuite d’eau qu’il fallait d’urgence faire réparer. Et deux jours de solitude à Meung, en cette période, n’étaient pas pour déplaire à l’ex-commissaire.

En arrivant sur le quai de la Rapée, une jeune femme lui demanda où se trouvait la Salpétrière, qu’il lui indiqua. Il faisait doux, la marche avec la valise l’avait réchauffé, il étouffait dans son lourd pardessus et maudit le chapeau inutile.

Il arriva devant l’Institut médico-légal, plongé dans l’ombre, mais dont quelques lumières étaient allumées au premier étage. Maigret s’en remémora les couloirs, les escaliers, les néons, les salles d’autopsie.

Il n’aimait pas particulièrement cela, mais il lui était arrivé plus d’une fois d’assister aux autopsies par dessus l’épaule du Dr Paul. Il était impressionné chaque fois, par les gestes méthodiques, précis et sûrs du praticien, que ni l’odeur, ni l’aspect repoussant des cadavres n’impressionnait plus depuis longtemps.

Et lui revint à l’esprit qu’une veille de Noël, précisément, faute de personnel il avait assisté lui-même le légiste lors de l’autopsie d’une jeune femme repêchée dans la Seine par la brigade fluviale.

Le corps ne portait encore aucune des marques répugnantes de la décomposition. Le décès était récent, le séjour dans l’eau froide n’avait pas été long. L’inconnue était jolie, d’une grâce fragile, un sourire se dessinait même sur son visage, comme semblant dire « je suis bien, maintenant ».

Maigret qui n’en était pas à sa première autopsie, avait quand même détourné les yeux au moment où le scalpel du spécialiste avait entamé la peau diaphane de l’abdomen, juste au-dessus du pubis. Puis il n’avait plus pensé à rien d’autre qu’à passer au Dr Paul, les instruments qu’il lui demandait.

Le corps de la jeune femme ne portait aucun signe de violence, elle semblait en pleine santé, le légiste avait conclu au suicide par noyade ; ils sortirent ensuite fumer sur les marches de l’institut, regardant les lumières des voitures passer en contrebas sur le quai. Ils se quittèrent sur les minuit trente, en se souhaitant joyeux Noël.
Maigret rentra à pied, pensant encore au corps de l’inconnue sur la table, et au sourire qui était resté le même pendant toutes les opérations du docteur.

Personne ne signala de disparition de jeune femme correspondant à son signalement. On envoya aux différents commissariats la photographie de la jeune femme. Pendant quelques jours, on ne parla que de l’Inconnue de la Seine, puis le dossier fut classé sans suite, et on passa à autre chose.

Maigret prit le pont d’Austerlitz. Au rond-point une équipe du SAMU social parlementait avec un SDF couché dans son duvet, parmi des canettes de bière. Une jeune femme brune qui semblait la chef d’équipe portait un gilet jaune, elle était jolie.

Maigret soupira, posa sa valise le temps de rallumer sa pipe, puis il la reprit de l’autre main et poursuivit son chemin vers Montparnasse, en se disant qu’il aurait mieux fait de prendre un taxi.