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Le soleil a des rayons de pluie

13-02-2013

à Didier Darrigrand


C’est parti d’un statut Facebook d’un ami : « Si FranceQ pouvait ranger dans un placard sa compil de Trenet… »

D’abord j’ai cherché un sens caché, un message subliminal, tellement il m’apparaissait étrange qu’un type aussi bien que D. puisse ne pas aimer Trénet. On a échangé un peu sur le thème, parce que pour moi, Trénet est un indispensable, au même titre que Bach, Billie Holiday ou Jaco Pastorius, et qu’il ne se passe quasiment pas une semaine sans que je m’en fasse une petite cure. Pour moi Trénet est un médicament indiqué aussi bien dans les moments de joie, de bonheur, que de déprime ou d’ennui. Et j’en prends aussi à titre préventif de toutes sortes de maux.

Alors j’ai pensé que peut-être l’interprète, le bonhomme pouvait agacer, et dissimuler l’auteur, l’artiste. Lui ai suggéré, à Didier, d’écouter l’album "Higelin enchante Trénet". Déception : « c’est moins niais par Higelin mais j’ai quand même envie qu’une armoire normande lui tombe sur la tête. »

Niais, Trénet... :-( Évidemment on peut ne pas l’aimer. Mais Trénet est tout sauf niais. Sauf à considérer le Mozart de la sonate en ut, le Douanier Rousseau, Gaston Chaissac ou Érick Satie, comme des niais aussi.

Trénet... Je cherchais depuis cet échange comment exprimer en quelques mots simples, ce qui fait qu’il peut paraître facile, insipide, alors qu’il ne l’est pas. Déjà, éliminer toute référence au fou chantant au chapeau en arrière et aux yeux exorbités (mais composantes nécessaires du personnage, comme le panama de Chevalier, ou la gitane de Gainsbourg).

Oublier ensuite, le vieux monsieur teint, bodybuildé, conscient de sa valeur et candidat à l’enterrement de première classe que représente l’Académie, habitué des plateaux de télé et des émissions pour foyers-logements à l’heure de la sieste ; et quelques chansons de vieillesse qu’il n’était peut-être pas absolument nécessaire d’ajouter à l’oeuvre, après Fidèle (qui ne sont d’ailleurs, et pour cause, jamais diffusées). Trénet a eu la malchance de mourir vieux, riche, et orgueilleux. Emporté dans la jeunesse, avec un destin tragique comme Boris Vian, Jim Morrison, Jaco Pastorius, ça aurait été moins bien pour lui, mais sans doute mieux pour le mythe. Mais on peut en dire autant de pas mal d’artistes qui durent, qui durent...

Non, le Trénet que j’aime ce n’est pas évidemment pas tout ça. Mais je ne savais pas comment l’exprimer, quand ce matin, c’est lui-même qui m’a donné la réponse, alors que j’écoutais le soleil a des rayons de pluie.

C’est vrai, les mots de Trénet sont simples, voire simplistes. Allez, limites niaises, si on veut :


Le ciel est gris mais ta présence le rend bleu.
Le soleil luit quand tu reviens, même s’il pleut.
Partout où se posent tes yeux naissent des fleurs

Lu comme ça, sans la musique, même pour un Trénetphile, il n’y a pas de quoi se rouler par terre. Mais aussitôt, il vous assène :


Mais quand tu pars, tout change hélas, et dans mon cœur,
Le soleil a des rayons de pluie
Quand tu n’es pas là.

Suit un long passage mélancolique sur l’absence de l’aimée. Mais avec Trénet, la mélancolie ne peut jamais vaincre.


Le soleil aura des rayons d’or
Quand tu reviendras [...]
Le soleil aura des rayons d’or
Pour nous, ce jour-là.

Ce qui donne une chanson arc-en-ciel, entre soleil et averse, joie et spleen.

Et à l’exception de quelques chansons toutes mélancoliques (Que reste-t-il de nos amours) ou toutes fofolles (Débit de l’eau, débit de lait) l’ensemble de l’oeuvre de Trénet, c’est cela, un soleil aux rayons de pluie. Joyeux dans la mélancolie, triste dans l’allégresse, avec comme apothéose (mais on pourrait en trouver bien d’autres), le bijou surréaliste qu’est La folle complainte, ou la moins connue l’Héritage infernal.

Brel était un sentimental anxieux ; Brassens un tendre morbide. Trénet ? Un acrobate bipolaire, entre ombre et lumière, spleen et fantaisie, tendresse et dérision, fleur bleue et nostalgie d’enfance, gravité et mièvrerie : sur le fil.

Une autre, tiens, dans laquelle il est tout entier le Charles, entendue hier dans la voiture, parce que France Musique a aussi la même compil que France Culture...

Et puis, puisqu’il s’agit de chanson... ajoutons à cela que non seulement ami des poètes (avant d’être le fou chantant, il était dans le premier cercle des amis de Cocteau, Max Jacob) Trénet était aussi un compositeur génial, à la fois mélodiste hors pair, et un des premiers à comprendre et composer vraiment jazz. Avec ça, un interprète aussi bon que Sablon dans le registre crooner, qu’à l’aise avec le swing. Et ça, à une époque où dans ce domaine, il n’y avait en France quasiment que Django et le Hot Club de France.

Bon, je sais bien que l’ami Didier ne sera pas convaincu par ce modeste billet. Mais comme il m’a confessé quand même avoir entendu une fois Débit de l’eau, débit de lait par un chanteur local, et qu’il avait bien aimé... Voici la même chanson, interprété par deux jeunes peu connus, mais néanmoins pleins de talent, dont l’un est pour moi l’incontestable fils spirituel de Trénet, et son meilleur interprète.

À vous les p’tits gars...

Messages

  • Merci Jacques. La journée en sera différente... Ne ferme pas le débit de ta boutique ;-)

  •  :) Ton intention me touche, toi qui es sans doute le plus proche de mes amis-FB inconnus.
    J’ai tout lu mais rien écouté (l’ordi n’est pas relié à la chaine à cette heure-là), je reviendrai. Tu as raison sur tout, surtout quand tu dis que "Bon, je sais bien que l’ami Didier ne sera pas convaincu par ce modeste billet".

    C’est je crois en fait la façon de chanter de Trenet qui m’énerve. Ce côté "je viens de me faire un shoot" une sorte d’excité non stop avec les yeux exorbités, les frisettes et le chapeau. J’ai l’impression qu’il sort tout le temps de chez le coiffeur, voire même de chez le toiletteur. Dès que je l’entends j’imagine un gros costaud lui mettant une beigne pour le calmer, ça lui ferait tomber les piles qu’il a dans le dos. Il pourrait chanter des chansons de Annegarn, il serait toujours aussi énervant. Les exubérants me fatiguent, mais c’est sans doute leur fonction principale :)