Café du Commerce
Accueil > Blog > Vie minuscule > Mon beau bateau

Mon beau bateau

16-09-2013

J’ai déjà parlé de cette maison, qui fut la maison de mes vacances de gosse, et appartient aujourd’hui à une vieille tante avec qui les rapports n’ont jamais été faciles, et qui ne sait pas que j’en ai un jeu de clés.

Ça fait quelques années que je n’étais pas passé dans le coin. La vie a de ces bouleversements qui font que mes rêves et attaches sont désormais ailleurs, dans un pays de canyons et de lapiaz très éloigné de l’anse de l’Aiguillon. Mais voilà, hier, le temps se prêtait bien à une petite balade sur les terres d’enfance, en compagnie de certaine personne aimée qui ne les connaissait pas — ou par les livres et le site du frangin

J’avais pris les clés à tout hasard, bien que je la connaisse par cœur la maison, et que la dernière fois que je l’avais vue, en étais resté sur la vision de ce qui peut rester d’une maison livrée six mois aux intempéries avec une toiture à moitié partie. Pas beau à voir.

Hésitations un peu sur quelle rue prendre à partir de la route principale (l’épicerie de Mme Taupier « Ça va, Taupier ? Ben oui, j’ai toujours mes savates aux pieds », disaient mes frères, et moi ça me faisait crever de rire) n’existe plus, ou plus sous cette forme. Mais une fois engagé dans la bonne allée, à part un petit rond point inutile, rien n’a changé et c’est toujours ce choc, de revoir ces maisons des années cinquante, aux noms familiers : Germinal, Valdoniello, Ker Hélios, Éos, le Bungalow... La nôtre c’était Mamylène (comme on appelait ma grand-mère) ; mais ça n’a jamais été porté sur la façade, je pense qu’elle ne voulait pas de cette célébrité. Et la maison, certainement la plus modeste de la rue, un peu comme une grosse caravane de parpaings.

La maison de la tante c’est simple on ne la voit plus de la rue, tant la végétation a gagné, entourée d’un taillis à peine pénétrable devant, il faudrait une machette derrière. Lors de ma dernière visite il y a quatre ou cinq ans, les voisins m’avaient dit le nombre de personnes éberluées de voir ça, à cent mètres de la plage, et à demander si la maison est à vendre. Non, elle n’est pas à vendre, juste elle appartient à une vieille dame malade qui n’est pas en état de s’en occuper, et qui ne veut pas qu’on y touche. Le passage malgré tout dans la rue, et l’humilité de la maison, lui ont permis jusqu’ici d’échapper à peu près au vandalisme.

Je ne sais pas si on peut parler d’effraction quand on entre sans autorisation, et très certainement contre le gré du propriétaire, dans une propriété dont on a la clé : enfin on est entrés, ouvert les volets de la petite chambre, la nôtre, celle des enfants, aux lits superposés. Le soleil est entré presque à flots comme autrefois (souvenir des taches de lumière passant à travers les volets le matin, qui en faisaient une sorte de camera obscura, de l’odeur qui me reste très précisément, du bois et de la literie, la sensation du sable entre le parquet et les pieds, le roulement des portes du placard dans la glissière elle aussi pénétrée par le sable - à gauche les couvertures en laine tricotée par l’arrière grand-mère au point mousse, à droite nos jouets, les habits on n’en avait pas beaucoup l’été on vivait en slip).

Surprise : l’intérieur a été repeint, le linge pourri retiré des placards, c’est rangé (la tante est sous protection juridique, la curatrice a bien fait son boulot). Exit l’impression de tristesse et de désolation ; il suffirait d’ouvrir en grand pour que tout redevienne comme avant. On a juste quarante-cinq ans de plus, ce qui suffit à rendre la chose impossible.

Machinalement, comme à chaque fois, j’ouvre la placard aux jouets. Il n’y en a presque plus. La dernière fois j’avais récupéré un bouquin "L’Album des jeunes du Reader’s Digest" dans lequel il y avait un article sur Norbert Castert, mon premier contact avec la spéléologie. Mais il sentait tellement le moisi, et les pages me filaient de l’eczéma, il a fini à la poubelle. En fait dans le placard aux jouets il n’y a que quelques microsillons de la tante, que la curatrice n’a sans doute pas osé jeter bien que les pochettes soient définitivement collées entre elles, et puis un petit paquebot en plastique rouge. Mon bateau.

Alors j’ai hésité un peu, à cause du vol en plus de l’"effraction", et puis parce que j’ai bien assez de jouets de gosses chez moi au grenier, pour m’embarrasser d’un supplémentaire, bien moche de surcroît.

Mais voilà, le gosse cette fois c’était moi, cette maison les murs ne sont pas à moi mais ça reste ma maison d’enfance, et ce bateau il était à moi (même pas aux frangins). J’ai emporté le bateau, arrachant un peu plus à la pauvre maison, de ce qui nous reliait encore.

Bien embarrassé j’en suis maintenant. On a cherché un peu où le mettre. Dans le salon sur la bibliothèque, au-dessus des Simenon et des vieux appareils photo ça fait un peu décalé mais c’est quand même pas très heureux. Dans la chambre avec les guitares ça va pas non plus. Dans l’entrée sur le porte-manteau bof ça fait un truc supplémentaire qui traîne. Un peu comme ces étoiles de mer, qu’on ramassait colorées et brillantes sur la plage, et qui perdaient leurs couleurs en séchant, et puaient. Sa place c’était vraiment le placard aux jouets, avec le sable, le Concorde à élastique, les raquettes de jokari sans jokari, le chistera gagné au concours de plage Michelin, les boules de pétanque en plastique de couleur (la grand-mère gardait dans le sien, de placard, les boules en buis de son père, on pouvait jouer avec mais il fallait lui demander).

Alors je ne sais pas. Finira peut-être au grenier, ou à la déchetterie le jour où ça me prendra de faire vraiment un peu de place.

En attendant je le garde, mon petit bateau rouge. C’est con, mais c’est comme ça.

Messages