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La face cachée de l’aventure

25-09-2013

C’est un livre que j’ai dévoré plein de fois étant gosse, et qui n’avait pas survécu aux différents déménagements : La face cachée de l’aventure de Christian Brincourt.

1976 : ça fait quelques années déjà, que j’ai déjà découvert dans le grenier des parents, Le gouffre de la Pierre Saint-Martin d’Haroun Tazieff, qui aura été sans aucun doute mon livre de pré-adolescence. Il raconte en 1952 et 1954, l’exploration au col de la Pierre Saint-Martin à la frontière franco-espagnole, du gouffre Lépineux. Celui-ci sera à l’époque, à la fois le puits le plus profond du monde, 320 mètres de verticale, le gouffre le plus profond du monde, moins quatre cents et des poussières, et il mènera à la plus vaste salle souterraine au monde, toujours pour l’époque : la Verna.

Ces records sont bien entendus tous tombés soixante ans après, mais le gouffre de la Pierre Saint-Martin (les spéléos disent maintenant le réseau PSM-Partages) reste un gouffre immense et mythique, un équivalent souterrain du Cervin pour les montagnards, ou du Cap Horn pour les voileux.

1976, donc : on parle à la télé, de mon gouffre, que je n’ai jamais vu, et dont je pense que je n’y mettrai jamais les pieds, tout en rêvant secrètement le contraire. Une équipe de télé va le traverser de part en part, du puits SC3 au tunnel de la Verna. Je vais enfin découvrir à quoi il ressemble, ce gouffre, extérieur, intérieur. Joie, impatience, et presque, jalousie envers ces journalistes qui auront un privilège que je n’aurais jamais (pensais-je).

En fait, une traversée intégrale filmée a déjà été réalisée un an plus tôt par une équipe de télé légère de FR3 Grenoble, emmenée par des spéléos aguerris et parmi les meilleurs connaisseurs du gouffre : Michel Luquet, Jean-François Pernette, Ruben Gomez. Cela a donné un film, et un livre : Trente heures pour réussir qui sont restés relativement confidentiels.

Mais cette fois, avec TF1 c’est du lourd. Il s’agit d’aller encore plus profond encore (jusqu’au méandre Martine, -1000 et quelques mètres), avec du plus gros matos de tournage. Et surtout, il s’agit d’une opération de communication de la Gendarmerie nationale, qui a établi à Oloron Sainte-Marie un peloton de gendarmes spéléologues comme elle a ailleurs des gendarmes de haute-montagne. Ce sont eux qui prépareront les hommes de la télé, qui n’ont jamais mis les pieds sous terre, et les guideront dans la cavité.

On annonce au journal de 13h la caméra de télé professionnelle la plus profonde du monde ; grosse pub autour de l’évènement et du futur documentaire. Les journalistes sont l’élite du grand reportage à TF1 : Christian Brincourt, Jean-Claude Odin, Gérard Derai, Alain Lardière.

Les spéléos habituels de la Pierre, voient plutôt d’un mauvais œil cette annonce de record et ce double coup médiatique : de la télé, de la gendarmerie, sur leur terrain de jeu, eux qui œuvrent dans l’ombre (!) depuis des années, et dont la devise est : « le maillon n’est rien, la chaîne, seule, compte ». Ça n’a guère changé depuis : les médias ne parlent généralement de la spéléologie, que lorsqu’il y a un drame et l’odeur du sang. Heureusement c’est rare.

Et surtout, les gendarmes ont mis un point d’honneur à ne pas les consulter, eux, qui connaissent le réseau, pour certains, comme leur poche, et ont déjà réalisé une opération du même type, avec succès.

Grosse erreur : gendarmes et journalistes ont sous-estimé les difficultés d’un tournage souterrain, du transport de matériel (caméras 16mm, bobines de film, éclairages incandescence sur batterie, magnétophone à bandes Stellavox, la nourriture et l’éclairage de 12 personnes : 500 kgs !)

Bref, l’expédition gendarmerie-TF1 tourne au vinaigre : on prend du retard à faire des navettes pour porter le matériel ; les réserves d’éclairage comme de nourriture se retrouvent épuisées avant la mi-parcours, l’équipe est coincée dans l’obscurité dans une zone de crue. On se replie sur une zone plus sûre et on attend les secours, recroquevillés sous les couvertures de survie. La température dans le gouffre est constante : 6°, l’humidité aussi : 100%. Ça va quand on bouge. Sinon... on gèle et on gamberge :


« Tout ça pour faire découvrir ce monde inconnu de courants d’air et de galeries obscures à quelques millions de gens qui appuieront peut-être, lors de la diffusion du reportage, sur le bouton d’une autre chaîne pour voir ou revoir John Wayne en train de flinguer un voleur de chevaux. Crever sous terre pour être coiffé sur le poteau par un western de série B ! »

En surface évidemment on s’inquiète, et la machine médiatique tourne à toute vitesse. L’accident mortel de Loubens en 1952 revient dans les mémoires, le gouffre a-t-il tué encore ? Pain bénit pour la télé et les journaux.

Les secours sont déclenchés, Et Michel Douat, Jean-François Pernette et Ruben Gomez, retrouvent l’équipe gendarmes et journalistes épuisés et refroidis, mais vivants. Ce sont des professionnels, des types sportifs et courageux : on se réchauffe, on s’alimente, on repart, et même on finit ce p. de film. Mais on laisse tomber le méandre Martine et le record annoncé, et juré, côté journalistes on ne remettra plus jamais les pieds sous terre.

Le documentaire est diffusé, on oublie l’épisode, la Pierre revient à ses bergers et adorateurs souterrains habituels. Mais ceux-ci, qui depuis des années ne cherchent plus les records et encore moins la célébrité, mais la compréhension du cheminement des eaux souterraines, et la jonction entre les différents réseaux souterrains de la Pierre (400km de galeries topographiées, à ce jour) en garderont longtemps une amertume : comme le sentiment d’avoir été quelque peu dépossédés de leur terrain d’aventure par les gendarmes et les médias, et que l’affaire aura donné une image négative de la spéléologie et de la PSM. Ou du moins, pas celle qu’eux, souhaiteraient en donner. Pourtant quel plus beau rôle pouvaient-ils y jouer, que celui des sauveteurs ?

Moi, à 14 ans à Civray au bord de la Charente, je ne savais pas tout ça. J’avais suivi comme tout le monde l’histoire par la télé, par le Paris Match que recevaient les grands-parents, et vu le documentaire. Avais pu, enfin, mettre des images sur ces mots adorés : lapiaz, puits, tunnel, Pierre Saint-Martin.

Quand le livre de Christian Brincourt est sorti, en 1979 évidemment je l’ai acheté, expliquant aux parents qui ne me donnaient pas d’argent de poche, mais ne m’ont jamais refusé un livre, qu’on y parlait de Tabarly, de l’Himalaya et du sous-marin le Redoutable. Ce qui était vrai, mais partiel, mon goût pour la spéléo, même dans les livres, n’étant pas vu d’un très bon œil à la maison.

Et j’explorais avec deux potes, les grottes tellement plus modestes, de notre sud-Poitou. Comme ça qu’un jour on s’est trouvé devant un trou, avec des gugusses du spéléo-club de Poitiers, qui participaient chaque été aux explorations sur la Pierre. Je leur dis que je connais bien, moi aussi ; que je sais mon Tazieff et mon Brincourt par cœur : grimace. Et quand ils parlent de leur copain Pernette je dis que je connais aussi de nom, c’est pas un gendarme spéléo ? « Halte-là petit, Jef Pernette il n’est pas gendarme, c’est un spéléo, seulement un spéléo, mais un vrai. Et Brincourt si tu veux qu’on reste copains tu ne prononces plus ce nom devant nous, OK ? »

C’est comme ça que La face cachée de l’aventure est sortie de ma bibliothèque spéléo : ça faisait tache. Au cours d’un déménagement le livre n’a pas été jugé digne de suivre la famille.

Mais ça fait maintenant presque quarante ans cette histoire. Les passions humaines sont bien petites ; la Pierre est toujours là. J’y vais maintenant régulièrement, recevoir ma dose de calcaire, de lapiaz, de canyons, et plus encore d’amitié avec les gens de la vallée. Mon pays imaginaire d’enfance, j’y ai maintenant de vraies racines.

La salle de la Verna est ouverte au public, qui peut s’émerveiller de ses dimensions colossales, grâce à un aménagement intelligent et respectueux du site. Spéléos et touristes cohabitent harmonieusement dans le gouffre.

Même du côté des spéléos de l’ARSIP, on n’a pas oublié l’histoire. Mais on évoque maintenant avec le sourire, les gendarmes et journalistes coincés dans le gouffre il y a 36 ans : ce qui compte surtout, c’est l’exploration, les découvertes présentes et à venir, pas les vieilles rancunes si tant est qu’il y en ait eu vraiment. Et puis oui, on a eu le beau rôle dans l’affaire.

Christian Brincourt est même revenu sur les lieux : il a été reçu avec les honneurs à la Verna, où il a retrouvé avec émotion ses compagnons et sauveteurs de 76.

Alors je me suis dit qu’il était temps aussi, que son livre retrouve sa place dans mon étagère spéléo. Heureusement on le trouve facilement sur le Bon coin.

Retrouvé avec plaisir ce texte lu plein de fois il y a si longtemps, avec l’éclairage que donne la connaissance des lieux, de quelques uns des protagonistes, et surtout le recul du temps.

C’est un bon récit, sobre, factuel, efficace, dans lequel Brincourt reconnaît lucidement les erreurs commises, envoie des signes manifestes d’apaisement et de reconnaissance aux spéléos civils, sans pour autant jeter la pierre à ses amis gendarmes. Et un beau témoignage humain, notamment son amitié avec le caméraman Jean-Claude Odin.

Alors non, La face cachée de l’aventure, ce n’est pas un livre à mépriser, c’est un épisode marquant, non de l’exploration, mais de l’histoire globale de la spéléo à la Pierre Saint-Martin. L’aventure n’était certes pas là où on l’avait annoncée : mais au bout du compte, l’aventure humaine vaut bien mieux qu’un vague record, qui ne dure pas. Et les plus beaux livres de spéléo (Tazieff, Quéffelec), ce sont bien ces histoire d’hommes qu’il racontent : ce qui en fait autre chose que des manuels de géologie.

Bref, le livre a retrouvé la place qu’il n’aurait jamais dû quitter.

P.-S.

Noter qu’il y a eu depuis un autre tournage dans la Pierre, qui a donné un superbe DVD : À travers la Pierre, de Luc-Henri Fage. Hautement recommandable, extrait Youtube.

Messages

  • "Les secours sont déclenchés, Et Michel Douat, Jean-François Pernette et Ruben Gomez, retrouvent l’équipe gendarmes et journalistes épuisés et refroidis, mais vivants".

    Pour votre info il manque dans ceux qui retrouvent les gendarmes et journalistes :

    - Bernard Vigneau sortis avec Ruben pour informer que gendarmes et journalistes avaient été retrouvés
    ainsi que ceux restés en surface dont :
    - Jacques Carro

    Voir avec DOUAT ou RUBEN pour compléter.
    Merci.
    Bernard VIGNEAU un ancien de la Pierre qui suit toujours ce qui si passe.

  • Merci de ces précisions, avec plaisir. Je n’avais effectivement cité que l’équipe "de pointe" et les noms donnés par CB dans son bouquin. "La chaîne, seule, compte" : vous nous le rappelez !

  • L’équipe de pointe, 4 personnes
    - Ruben Gomez et Bernard Vigneau qui aprés la jonction avec les Gendarmes et Brincourt resortent par la Verna pour annoncer que tout le monde est retrouvé
    - Michel Douat et Jean François Pernette qui restent avec l’équipe pour les guider vers la Verna

    CB a raconté son histoire mais il lui manque certains éléments qu’un jour, peut être, l’histoire de la Pierre dévoilera.