Café du Commerce
Accueil > Blog > Vie minuscule > Des interrogations en général, et du doute en particulier

Des interrogations en général, et du doute en particulier

16-01-2014

Du temps des convictions, à celui des contradictions plus ou moins bien assumées.


C’est parti d’un échange Facebook avec une amie avec qui on n’a pas réellement réussi à communiquer.

Il s’agissait notamment du végétarisme et du véganisme (j’ai appris à l’occasion ce que c’était), mais aussi sur les convictions, et le moyen de les faire partager.

Longtemps je me suis levé de bonne heure pour pratiquer ma séance de yoga du matin, et j’en refaisais une autre le soir ; soit trois heures par jour (ce qui n’est pas énorme relativement au rythme d’entraînement d’un sportif, d’un musicien, ou au temps que nous passons tous devant nos écrans). J’en retirais un grand bien-être, c’était devenu une passion, et le végétarisme en découlait assez naturellement : par les postures et la méditation, le corps s’épure, affine sa perception et trouve un équilibre nouveau, qui éloigne la tentation d’alimentation carnée, trop riche, ou de consommation d’alcool ou de produits excitants (mais je n’ai jamais pu me passer de thé cependant). J’ai mis les freins à tout ça lorsque je me suis rendu compte que c’était justement devenu une passion, qui avait tendance à me couper du reste du monde au lieu de m’y intégrer, alors que que le Yoga (mot qui signifie lien en sanskrit) bien compris, c’est justement la voie du juste milieu, de ne pas être le jouet de ses passions, mais plutôt d’être éveillé, attentif et bienveillant dans le monde dans lequel on vit. Et pas, ou pas seulement perdu en méditation dans sa petite grotte intérieure.

J’en ai gardé cependant je pense, un état d’esprit, une sensibilité à ces questions d’alimentation, tant sur le plan de la santé que de la conscience que derrière toute consommation de viande ou de poisson il y a une vie animale à laquelle on a mis fin. Mais ça n’a pas fait de moi un complet végétarien pour autant. Disons que j’ai une alimentation assez peu carnée, et que chaque fois que j’en mange c’est en relative conscience de l’amont, c’est à dire comment c’est arrivé dans mon assiette (le foie gras notamment, en période de fêtes, et le tourteau, c’est très bon, mais me pose à chaque fois un problème éthique).

À cette époque de mysticisme intense, en emmenant les tentures, comme disait le regretté François Béranger, j’étais aussi assez prosélyte : c’était tellement bien, je voulais que tout le monde en profite, le monde serait tellement meilleur si chacun prenait le temps de faire quelques asanas ou de méditer quotidiennement.

À la suite de quoi je suis passé aussi par plusieurs autres périodes d’activisme, au fil de mes passions du moment : pour les logiciels libres (Microsoft et Google, c’est le Mal, GNU et Linux, c’est le Bien) ; pour le secourisme (mais là j’étais payé pour ça) ; et puis sans doute d’autres trucs que j’ai oublié mais dont mon entourage de l’époque doit garder des souvenirs nuancés.

Au final maintenant je fais une séance de yoga de loin en loin, je mange de la viande et du poisson modérément, et bois de l’alcool à l’occasion, mais pas beaucoup et seulement du bon ; j’ai un ordinateur sous Linux depuis 15 ans, qui ne me pose pas de problèmes mais si les autres sont contents de leurs systèmes ma foi ça ne m’en pose pas non plus ; et le fait de pouvoir dire « je ne connais rien à MacOs / Windows 7-8 / Word / Excel / Power Point / Photoshop, je ne l’ai jamais utilisé » me dispense de donner des conseils ensuite quand on commence une phrase par « toi qui t’y connais... » . Je ne suis plus très sûr que je ferais tout comme il faut un massage cardiaque si l’occasion s’en présentait mais j’ai retenu qu’un massage mal fait vaut mieux que pas de massage du tout.

Privilège de la cinquantaine peut-être : le début de la sagesse, et/ou le commencement de la fin, je ne sais pas, en tous cas ça fait un moment que je ne cherche plus à convaincre qui que ce soit de quoi que ce soit. Peut-être la paresse aussi.

Par contre, ce qui se développe dur à cet âge, par rapport à la jeunesse, je trouve, ce sont les doutes et les interrogations, et le sentiment de ses propres contradictions. Tout système de vie, de pensée, porte en lui une part de contradictions si on va jusqu’au bout de sa logique. On en a je pense, moins conscience étant jeune loup, que vieux schnock.

Certes, au niveau mondial la consommation de viande est une absurdité économique et écologique, sans parler de la souffrance animale qu’elle induit (je ne développe pas, facile de trouver pourquoi sur le net). Il est évident que la planète ne peut nourrir sur le modèle de notre alimentation occidentale, la population mondiale (c’est pareil pour la natalité, l’automobile et plein d’autres choses, d’ailleurs — lu récemment que prochainement l’humanité risquait de manquer de sable. De SABLE !!!)

Mais d’un autre côté : je n’ai jamais rencontré de plus authentiques amis des animaux, et écologistes concernés et impliqués, que mes amis éleveurs basques ou aveyronnais. Je parle ici de petits éleveurs, de fermes familiales, où les bêtes vivent une vraie vie de bêtes à l’étable l’hiver, et dans les prés ou la montagne à la belle saison. Ce n’est évidemment pas le modèle agricole dominant. Ces gens-là ont parfaitement, et depuis des générations, intégré et géré la contradiction entre les soins et la bienveillance aux animaux durant leur vie, et le fait qu’ils finissent dans leur assiette en un plat savoureux. Et je ne conçois pas une montagne sans paysans et sans troupeaux, laissée à la friche ou au bétonnage des stations de ski. Mais même les paysans, même et surtout les petits, ont aussi besoin, pour survivre, du tourisme drainé par les stations de ski (et même si c’est pas beau, et qu’on n’aime pas ça, il reste de la place pour marcher et rêver un peu plus loin).

La Pierre Saint-Martin, 2012

Ici en Charente-Maritime on est dans un plat pays de marais et de prairies : c’est bien d’y voir des vaches, même si elles pètent, et boivent de l’eau qui en ce moment ne nous est pas rationnée par le ciel loin s’en faut. Sinon ça serait des friches.

Donc vive l’agriculture et l’élevage dans ces conditions. Mais je suis parfaitement conscient que c’est une vision optimiste et très partielle de la réalité (et que si les animaux ne sont pas malheureux, tout ne doit pas être rose pour autant pour les paysans en question, j’imagine qu’avec quelques hectares de prairie et une dizaine de vaches en Haute-Soule, tu peux pas changer ton 4x4 tous les six mois).

Mais j’ai aussi approché d’assez près l’industrie agro-alimentaire en Bretagne : me suis fait expliquer par des amis qui travaillaient là-dedans, comment on fabrique notamment les « knackis » (autant vous dire que je n’en mange plus depuis, sauf par politesse si l’on m’en tend un, en essayant de penser à autre chose) ; entendu raconter par les mêmes, comment les carcasses avariées sont planquées tout en haut des étagères quand arrive la voiture des services vétérinaires, et partent en Russie ou autres pays d’Europe centrale ensuite, après le traitement chimique au Kärcher, qui leur redonne la couleur qui va bien.

Je suis souvent intervenu en tant que sapeur-pompier volontaire dans ces usines, généralement pour des blessures avec les couteaux. Les chefs d’équipe n’aimaient pas ça, qu’on entre dans l’usine avec nos rangers, que ce soit dans le journal le lendemain, et la perte de productivité quand la chaîne s’arrêtait : on était plutôt fraichement accueillis. Me souviens notamment de cette plus très jeune intérimaire qui était tombée dans les pommes, à travailler pour la première fois sur une chaîne de découpe dans le froid. À six heures du matin, l’odeur de bidoche fadasse, les deux seules couleurs, blanc et rouge, je te jure que ça calme et je n’en menais pas large non plus. La détresse de cette femme assise ensuite dans le noir sur le quai de chargement, prenant une cigarette qu’on n’a pas eu l’idée de lui contester, et qui n’a pas voulu qu’on l’emmène à l’hosto mais revenir à son poste parce que c’est tout ce que lui proposait l’ANPE et qu’elle perdait ses droits au chômage sinon « c’est rien, c’est juste la première fois, je vais m’y faire, il faut que je m’y habitue ». Et si on peut comparer et mettre en balance les souffrances humaines et animales, la vie des vaches d’Aubrac, ou des cochons et des brebis en Haute Soule, me semble bien préférable à celle des ouvriers de certaines usines d’agro-alimentaire. Et c’est pourtant ce modèle-là, élevage des cochons en batterie, transport en Allemagne où l’abattage est moins cher, et retour (toujours en camion par la route) en Bretagne pour le désossage par des smicards travaillant debout à 6°, que défendent nos chers « bonnets rouges »... et les grands industriels qui sont derrière le mouvement.

Savoir que la production quotidienne d’une usine Doux par exemple, est de 477 000 poulets par jour donne à réfléchir. Comme donnent à réfléchir aussi ces paroles de salariés du même groupe entendus à la radio, s’accrochant désespérément à leur double emploi misérable dans ces mêmes usines parce que deux gosses à nourrir et la maison à payer, qu’il n’y a rien d’autre dans le coin et qu’on n’a pas les moyens de déménager, que la maison acquise au prix de tant de souffrances on ne réussira jamais la vendre, et que l’on n’a pas la qualification pour faire un autre métier que celui que l’on connaît.

Dans la même situation les métallos, les mineurs ont je crois l’avantage de la fierté du métier, de dompter la roche, le fer, le feu. Dans le textile on a (avait) aussi la fierté d’un savoir faire. Mais la fierté à égorger et vider des poulets pour en faire des nuggets ?

Et indirectement, moi petit fonctionnaire de l’éduc nat, je vivais aussi de l’activité économique de ces groupes industriels qui font la pluie (pas si souvent qu’on le dit) et le beau temps (plus souvent que l’on croit) sur la Bretagne centrale. Une société est un tout. L’erreur a été de laisser ces filières s’installer et devenir toutes puissantes. Ça sera très long de renverser la vapeur, mais il ne suffit pas de dire « on ferme tout ». Parce que c’est des milliers de gens jetés à la rue.

Je me pose ces questions mais n’ai pas de réponse. Pour ma part je n’achète pas de ces poulets et produits dérivés industriels, mais les huîtres et le poulet fermier achetés sur le marché un dimanche sur deux, ne me posent pas vraiment de problèmes de conscience. Et le jour prochain où mon boucher prendra sa retraite et ne sera pas remplacé, je le regretterai parce qu’il est sympa, a de l’humour, et que ce sera une boutique de plus fermée dans le bourg, et une alternative en moins aux produits industriels : en revanche il me sera plus facile alors d’être végétarien, le rayon viande du supermarché je n’y ai jamais mis les pieds et ne commencerai pas pour autant.

Je ne crois pas trop les gens qui pensent avoir des réponses simples, aux problèmes complexes. Je n’aime pas parler politique, parce que je n’y connais pas grand chose, qu’avec des gens de gauche (qui sont tous des gens bien) j’aime bien essayer de faire comprendre le point de vue des gens de droite (qui sont tous des affreux), et réciproquement. Je suis un adepte du Oui, mais... ce qui me fait passer pour un affreux à gauche comme à droite, alors je me tais le plus souvent.

J’ai comme vous je pense un téléphone portable qui utilise de ces terres rares pour lesquelles on s’entretue en Afrique. Je mange des bananes qu’on a fait venir de Martinique en avion cargo consommant 15000 litres de kérosène à l’heure (ou peut-être par bateau, qui consomme moins, mais quand même). Des pommes qui ont été abondamment traitées et fait des mois de frigo pour arriver encore au printemps sur les étals. Oui, bien sûr, le bio... Le bio est plus cher, et ça m’a fait tout drôle hier (je suis allé exceptionnellement dans un de ces magasins, chercher de la farine complète et du sésame, qu’on ne trouve pas ailleurs) de voir la tête des gens à la caisse de ce magasin, et celle des gens qui sortaient du Lidl juste en face... Il y a des personnes qui peuvent se poser ce type de questions, d’autres manifestement non, deux mondes face à face.

Je ne voudrais pas voir d’éolienne devant mes fenêtres. Mais les déchets nucléaires c’est pas bien non plus. Le soir j’allume mon insert, c’est agréable et j’économise de l’électricité mais je renvoie du CO2 et des poussières dans l’atmosphère. Il y avait à Tonnay quand j’y suis arrivé une usine de charbon poussiéreuse et nauséabonde, vestige du 19e siècle. Elle a été démolie, on y sans doute gagné un peu en qualité de l’air, mais mon copain Bruno et ses collègues y ont perdu leur emploi.

Je suis adhérent à un syndicat qui milite pour plus de solidarité, et défend les droits sociaux. Mais les habits que je porte, là aujourd’hui, mais pareil hier et demain, sont faits en Chine par des gens qui bossent dix heures par jour six jours sur sept, peut-être sept, peut-être par des enfants.

Pour mes 50 ans je me suis offert une belle guitare basse. Plutôt qu’un modèle standard d’une grande compagnie américaine mais délocalisant sa fabrication au Mexique ou en Chine (commençant par un F, au hasard !) j’ai passé commande à un luthier français sympathique... qui fait fabriquer ses basses en Pologne sinon elles coûteraient bien plus cher. Les bons, et moins bons cotés de la mondialisation.

Je vomis ces rallyes automobiles maquillés en opérations humanitaires ; pourtant ils amènent sans doute un peu de bien et de richesse dans les pays qu’ils traversent, mais pour combien d’énergie et d’argent gaspillés sous le nez des plus pauvres pour le plaisir de faire vroom vroom sur le sable en ayant acheté en plus du 4x4, la paix avec leur conscience ?

Paris, 2013

J’admire à proportion cette amie qui chaque année va travailler quatre mois comme infirmière dans un dispensaire à Varanasi (Bénarès) où elle ne peut apporter que quelques médicaments, sa bonne humeur, son humanité et sa générosité aux plus démunis (et comment elle décrit toutes les contradictions qui la traversent elle aussi, en temps qu’occidentale, là-bas) : forcément un sparadrap sur une jambe de bois à nos yeux, mais aux yeux de ces enfants ?

Varanasi, 2013, © Babeth Coste - De Geyer

J’assume tout ça plus ou moins bien selon les jours ; me suis habitué à louvoyer à vue entre toutes ces contradictions comme on navigue entre des récifs et dans le brouillard. La barre à gauche, la barre à droite. Ce n’est pas toujours très confortable et on n’est pas toujours complètement à l’aise avec sa conscience. Mais à terme, plus rassurant peut-être, et moins dangereux, que de garder aveuglément le cap des certitudes.

La Pierre Saint-Martin, 2012

Messages