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Ovation de fin

End of an iconic american brand

28-04-2014

C’est une goutte d’eau infime, homéopathique, dans l’océan de l’économie mondialisée : l’usine de guitares Ovation de New Hartford (Connecticut, USA) ferme ses portes.


43 employés sur le carreau, qui, dit-on, seront accompagnés dans leur perte d’emploi. « On », c’est Fender Musical Instruments Corp. C’est loin, on a la même chose souvent en pire à nos portes, ça ne nous touche pas vraiment.

Moi si. Parce que les guitares Ovation ont écrit une belle page d’histoire de la musique populaire mondiale, et même de l’histoire de la musique en général.

Ce n’est sans doute pas connu de tout le monde, alors rappeler les origines. Au début, un homme, Charlie Kaman, passionné de musique et d’aéronautique, qui hésite entre une carrière de musicien professionnel, ou d’ingénieur. Il choisira (peut-être poussé un peu par la famille, je n’ai pas la bio précise en tête) celui d’ingénieur, et créera une société de portant son nom, Kaman Aircraft Company, dans le garage de sa mère, avec un capital de 2000$ prêtés par des copains.

La spécialité de Kaman, c’est les pièces d’hélicoptère : pales, turbines. Un des gros problèmes que pose la conception d’un hélicoptère, ce sont les vibrations de toutes ses pièces en mouvement. Les recherches de Charles portent notamment sur l’utilisation de composites qui ne vibrent pas, ou le moins possible. On remplace pour cela le bois, dans les pales d’hélicoptère, par des pales en composite.

Mais il reste musicien à ses heures perdues (à croire qu’il en avait, c’est le propre des grands hommes, de vivre plusieurs vies en une, quand nous on ne sait que perdre du temps, dans notre petite vie minuscule) et se dit que l’expérience acquise en cherchant le composite qui vibre le moins, pourrait être utile à en trouver un qui vibre le plus, et qui pourrait peut-être mieux vibrer même que le bois utilisé dans ses guitares, dont il déplore la fragilité (il en a plein chez lui, accrochées au mur, jamais en étui, de manière à pouvoir être jouées quand on en a envie).

Parallèlement aux études sur les matériaux d’avionique, donc, il lance ses ingénieurs sur des recherches sur l’acoustique des guitares. Découvre que le dos plat, les angles abrupts des caisses de résonance traditionnelles, ne sont pas propices à la projection du son : l’idéal serait une parabole. Fabriquer une parabole en bois, ce n’est pas possible ; en composite, oui, il suffit d’un moule. Que toutes les fréquences ne se transmettent pas également bien dans le bois, qui est par ailleurs sensible aux variations de températures et d’hygrométrie. Et fabrique du même coup, un dos parabolique avec un composite aux propriétés vibratoires exceptionnelles : le Lyrachord, un mélange de silicone et de résines.

Kaman fabrique donc un prototype, puis un autre, qu’il soumet à des amis guitaristes, dont un certain Charlie Byrd qui se serait écrié : « cette guitare mérite une ovation ! » Le nom de la marque était trouvé.

Les débuts commerciaux sont difficiles. Les musiciens sont des gens plutôt traditionalistes, attachés aux marques mythiques, comme Martin ou Gibson pour les guitares acoustiques.

Mais Ovation innove encore : les guitares acoustiques sont difficiles à amplifier pour le jeu sur scène. Les micros disponibles alors, qui captent les vibrations des cordes, transforment le son en celui d’une guitare électrique au lieu de simplement amplifier le son acoustique. Kaman et son équipe imaginent un capteur placé sous le chevalet, qui capte les vibrations de la caisse de résonance, respectant le son acoustique. Puis intègrent un préampli dans la caisse. Ce qui est aujourd’hui commun sur toutes les guitares dites électro-acoustiques n’existe alors que sur les Ovation.

Kaman se heurte alors au problème du Larsen : amplifiée, la guitare capte à nouveau le son de l’ampli, et produit ce sifflement bien connu. On atténue le problème en remplaçant la large rosace de la guitare, par des épaulettes plus petites, et qui participent à la puissance du son, et donnent aux guitares Ovation leur apparence unique.

Ces guitares ont une projection de son exceptionnelle (il paraît que l’on n’entend bien le son d’une Ovation que de face, le guitariste lui-même ne le percevant que partiellement). Et elles prennent toute leur qualités une fois amplifiées. Elles sont, de plus et à mon avis, incroyablement belles, avec un dessin de tête qui les rend reconnaissables entre toutes.

Les Ovation : un subtil mélange de haute technologie et de lutherie traditionnelle car si la caisse est moulée, les manches, la table sont toujours posés à la main.

On ne peut pas parler de l’histoire d’Ovation sans évoquer la mémoire de Marcel Dadi, (disparu en mer avec sa guitare dans le crash du vol TWA800).

Dadi sera l’ami de Charlie Kaman, participera à l’amélioration de ses guitares, et surtout en fera une énorme promotion en France. Combien de débutants se seront fait les doigts sur sa méthode de picking ?

Le talent comme la personnalité éminemment sympathique de Dadi (dont les parents tiennent un magasin de guitares à Pigalle et sont importateurs Ovation) feront de lui le plus efficace des promoteurs de la marque en France. Il participera même à la conception d’un ampli spécial pour ses guitares, affectueusement baptisé Charlie.

Avec Dadi, Kaman et Ovation vont encore plus loin : la table d’harmonie en bois vibre d’autant mieux qu’elle est plus fine. Mais alors elle est fragile, et on doit lui adjoindre des renforts qui nuisent aux vibrations. Ne pourrait-on pas remplacer également la table d’harmonie de la guitare, par une en composite qui vibrerait mieux encore ? Ce sera la naissance d’une nouvelle guitare, avec une table en graphite, au look résolument nouveau, au son clair et puissant. Charlie la baptise Adamas qui signifie « diamant » en latin, soit la forme la plus pure du carbone graphite utilisé dans leur table d’harmonie. Elle sera commercialisée sous cette nouvelle marque.

Dans les années 70-80, les guitares Ovation sont sur toutes les scènes, dès lors qu’il s’agit d’amplifier une guitare acoustique. Impossible de citer tous les guitaristes qui les utiliseront un jour ou l’autre. Difficile quand même de ne pas évoquer Paul Simon, John Lennon, Biréli Lagrène, et surtout Al Di Meola, qui ne joue pas exclusivement sur Ovation, mais tout de même avec une grande constance depuis des années (ici, avec pas mal d’électronique derrière) :

J’ai une tendresse particulière aussi pour Emily Remler :

Ovation s’aventure également dans le domaine de la guitare et de la basse électriques, avec des modèles de grande qualité, aujourd’hui collectors, mais qui ne connaîtront pas la popularité de leurs modèles électro-acoustiques, dans un marché entièrement dominé par le couple Fender/Gibson. C’est cependant une basse Ovation Magnum qui fait notamment le son sourd et puissant du bassiste Jah Wobble.

Depuis la donne a changé : on sait amplifier, selon le modèle du capteur Ovation, une guitare acoustique. Ovation n’est plus seul sur le créneau de la guitare électro-acoustique, toutes les marques y sont présentes. De plus les Ovation ont leurs fans — j’en suis, sinon je n’écrirais pas cette page — comme leur détracteurs farouches qui ne jurent que par le bois d’arbre et leur reprochent leur son « plastique ».

De fait une Ovation ne sonne pas exactement comme une guitare en bois. Elle sonne... comme une Ovation. Comme pour leur look, on aime ou l’on n’aime pas leur son.

Une autre critique récurrente, est que le dos rond ne facilite pas le jeu des musiciens... disons bien portants (même pour moi qui ne suis pas trop ventru, c’est vrai que la guitare a tendance à rouler). D’où un dos ergonomique sur les dernières séries, épousant la bedaine du guitariste !

Donc on peut très bien, ne pas aimer les Ovation. Mais ce que l’on ne peut nier, ni retirer à la marque, et à Charlie Kaman, c’est cette passion de la guitare, de l’acoustique, et une approche scientifique, innovante et nouvelle de la lutherie, sans équivalent. Dans le monde de la facture d’instruments je le vois un peu comme l’équivalent d’un Cristofori ou d’un Érard pour le piano, Cavaillé-Coll pour l’orgue, ou Léo Fender pour la guitare électrique. Un pionnier, un inventeur.

Après le départ de Charles (mort en 2011), la firme Kaman se débarrasse du secteur guitares qui était sans doute un peu le jouet du patron, et la vend à Fender en 2007.

Fender, c’est un nom illustre, celui de son créateur génial, Léo Fender, inventeur de la guitare électrique solid body avec la Telecaster qui existe encore de nos jours, et des réussites phénoménales que furent aussi bien la Stratocaster que les deux basses, la Précision et la Jazz. Ces guitares ont été jouées par les plus grands musiciens, dont Clapton, Richards, Hendrix, Pastorius... ce qui a évidemment contribué à leur succès. Mais depuis bien des années Léo Fender, dépossédé de son nom devenu marque déposée est parti créer sous d’autres cieux et marques (Music Man, puis G&L), pendant que la marque Fender se contentait d’encaisser les royalties énormes de ses premiers modèles, sans qu’aucun modèle vraiment nouveau ou innovant ne soit sorti sous son nom — toujours des déclinaisons cosmétiques des quatre mêmes guitares. De plus la qualité, même des modèles US, n’a pas toujours été au top, aussi les musiciens, Keith Richards en tête, préfèrent généralement les modèles vintage aux modèles récents. Malgré cela, Fender est aussi et surtout désormais une multinationale (CBS est derrière) qui comme certain éditeur de logiciel américain bien connu, aime bien racheter pour mieux les contrôler les petites marques qui pourraient s’aviser de lui faire de l’ombre, et c’est le cas d’Ovation, après Guild. Gibson, l’autre géant de la guitare, n’avait pas fait autrement en rachetant Epiphone, son principal concurrent de l’époque.

Sous le règne de Fender MIC, mais cela avait peut-être commencé avant, les modèles économiques d’Ovation (sous la marque Applause) et entrée de gamme (série Celebrity), sont fabriqués en Corée ; les lignes standard (Elite, Balladeer) et haut de gamme (Adamas) restent toujours fabriquées dans l’usine de New Hartford. Mais depuis quelques temps, même la fabrication de ces modèles était délocalisée, ne restant à l’usine historique que la fabrication d’une ligne US de luxe — autant dire, une production infime, et forcément, non rentable.

Et c’est cette usine modeste mais symbolique, que vient de fermer Fender MIC. Les Ovation continueront d’être fabriquées, mais intégralement en Asie, Chine ou Indonésie.

Sans doute, comme « ils » l’affirment, la qualité n’en sera pas affectée. Il y a lurette que les Japonais, puis les Coréens, et plus récemment les Chinois fabriquent d’excellents instruments. Fender MIC le sait bien, qui a fait fabriquer dès les années 80 une partie de ses guitares au Japon, pour s’apercevoir rapidement que les Japonais réalisaient en même temps sous d’autres marques (Tokai, Aria...) des copies aussi bonnes voire meilleures, que ses modèles US et leur a fait pour cela procès. Ces modèles dits « lawsuit », sont encore aujourd’hui assez cotés. Les dernières guitares de marque Fender qui sortent des usines chinoises sont paraît-il de très haute tenue, quasiment aussi bonnes et bien moins chères que les modèles US : le label made in USA serait désormais plus une griffe de luxe qu’un gage de qualité. De même les pianos Bösendorfer sont aujourd’hui fabriqués par Yamaha, dont les modèles font jeu égal avec les Steinway (mais Yamaha a toujours été un facteur de pianos, et non des moindres). Parallèlement, des marques chinoises jusqu’ici connues pour leur production plutôt bas-milieu de gamme (notamment Cort) se se lancent dans la fabrication de modèles plus ambitieux et endorsent des artistes pour leur promotion.

Ce n’est donc pas un problème de qualité : s’il est qualifié, un ouvrier chinois vaut un américain ou un mexicain. Simplement, mais j’enfonce une porte ouverte, la main d’œuvre est moins chère en Corée, Indonésie ou surtout en Chine, pour les raisons que tout le monde connaît. Question de fric, juste.

Mais les Ovation américaines, c’était aussi du rêve. Et c’est un peu de notre adolescence, enfin la mienne, qui fout le camp. J’ai une Ovation US dans ma chambre, achetée sur le Bon coin il y a deux ans. J’en rêvais depuis l’âge de 14 ou 15 ans. Moi qui ne suis pas guitariste, connais juste quatre accords et joue de la guitare comme de la basse, une note à la fois, et toujours dans ma chambre, je n’avais certainement pas besoin d’une électro-acoustique. Encore moins d’un modèle US.

Mais acheter cette guitare c’était juste réaliser le rêve de gosse, de la guitare à Dadi, bien sûr, d’Angelo Branduardi aussi, que j’écoutais beaucoup à cette époque, et ça n’a pas de prix (enfin, si, mais je ne l’ai pas payée bien cher ma guitare). L’instrument ne fait pas le musicien, hélas, mais il lui permet de l’imaginer, le temps du rêve sur catalogue. Quand il s’agit de jouer vraiment, on fait moins le fier, les choses reprennent leur juste place. Reste le plaisir du manche confortable, du bel instrument, et ce son si particulier de l’Ovation. En fait je n’ai jamais souhaité, et ne souhaite toujours pas, d’autre guitare acoustique que l’Ovation.

C’est cela que viennent de tuer les financiers de Fender MIC, en même temps que l’emploi de 47 familles qui ne devait pas peser bien lourd dans le budget de la compagnie (mais 47 ouvriers chinois plutôt qu’américains c’est toujours autant d’argent dégagé pour les actionnaires) : cette filiation d’Ovation avec son père fondateur Charlie Kaman. Avec Dadi, Simon & Garfunkel, Bob Marley, Paul Simon, Cat Stevens, Al Di Meola... Coupée de ses racines, Ovation ne sera plus qu’une marque asiatique comme les autres. Ils ont fait à Ovation ce qu’ils n’auraient jamais osé faire à leur propre marque car c’est aussi leur fonds de commerce, aux financiers de Fender MIC, le rêve de ces milliers de gens qui rêvent de jouer comme Keith, Jimi, Marcus ou Jaco, et pour cela, achètent une guitare de la même marque que celle de leur héros.

Ce rêve-là, c’est un peu un reste du rêve américain, et ne sera pas porté par une sous-marque de Fender made in China. Alors si un jour j’ai les sous pour une belle Adamas bleue, et bien je l’achèterai sur le Bon coin, comme la première, et griffée Kaman Music Product, made in New Hartford, CT.

C’est la triste fin de l’histoire des Ovation US : une marque symbole d’innovation, de recherche, d’inventivité, ruinée par les financiers d’une multinationale vivant sur les rentes de rééditions répétées de quatre modèles créés il y a cinquante ans.

En attendant, donc, salut, fraternité, et remerciements à Charlie Kaman, à Marcel, et aux petites mains anonymes de New Hartford, on pense à eux.