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Marcus Miller, Gorée

26-11-2014

Ou comment faire du beau sur du faux.


J’ai eu la chance de pouvoir assister dimanche au concert de Marcus Miller à Paris.

Je ne vais pas vous gaver avec le compte-rendu du concert. Ce musicien est un géant, sympathique en plus ; et il y a entre un vrai concert et une vidéo Youtube la même différence qu’entre une plage océane et la carte postale qui la représente, Mais ça tout le monde le sait.

Juste une anecdote insolite : une pièce m’avait particulièrement ému au concert, c’est "Gorée" avec un long solo de clarinette basse, dont il joue aussi admirablement que la basse, et avec un peu le même son, tiens tiens. Puis avec le saxophone, et enfin il conclut à la basse fretless.

Comme Marcus l’explique sobrement dans un autre concert, c’est une œuvre qu’il a composée sous le coup de l’émotion, après sa visite de la « Maison des esclaves » dans l’île de Gorée au Sénégal, lieu où ont été parqués dans des conditions atroces des milliers d’esclaves en partance pour un voyage sans retour vers le Nouveau monde. On y montre les cellules où étaient enchaînés séparément hommes, femmes, enfants, les fers qu’ils portaient... L’île de Gorée est classée au Patrimoine mondial de l’Unesco comme un « symbole de l’exploitation humaine et un sanctuaire pour la réconciliation ». Cette maison est un lieu de mémoire incontournable au Sénégal.

Marcus raconte dans cette autre vidéo, sa collaboration avec l’Unesco suite à sa composition, pour un projet sur la mémoire de l’esclavage : en plus d’être un immense musicien, c’est une belle âme.

Alors moi, ce nom de Gorée me disait aussi quelque chose, en rapport avec l’esclavage, mais je ne me souvenais plus trop où je l’avais croisé... Le Voyage au bout de la nuit ? Les Passagers du vent ? Le net ? Donc fait un petit tour sur l’incontournable Wikipedia qui émet de sérieux doutes sur l’authenticité du site, que les liens donnés en référence éliminent tout à fait : la Maison des esclaves de Gorée est un lieu de mémoire incontournable, certes, mais faux : elle a été construite après le commerce triangulaire, par des français et non des hollandais, et n’a jamais servi d’« esclaverie » mais seulement de réserves à provisions... D’ailleurs là où étaient censés embarquer les esclaves, la « porte du voyage sans retour » il y a trop de rochers pour faire accoster des bateaux négriers...

La légende aurait pris naissance dans les années 50, alimentée ensuite par le talent de conteur, du conservateur. Mais avec 500 visiteurs par jour c’est la principale ressource de l’île... Alors on n’ébruite pas trop, on crie mollement au révisionnisme... Vous imaginez chez nous le ramdam, si l’on annonçait que Montségur ou Oradour sont des faux ? Mais les archives existent et semblent têtues.

Reste que l’esclavage a bel et bien eu lieu. Que ces gens ont vécu l’enfer, et si ce n’est pas dans cette maison, c’était dans d’autres pas loin du tout, que l’on connaît, et dans des conditions très probablement semblables à celles qu’on décrit à Gorée. Que Marcus a voulu faire de cet épisode terrible, une œuvre d’espoir, dire que si « c’était la fin de leur expérience d’Africains, c’était aussi le début de leur expérience d’Afro-Américains... Et plutôt que d’évoquer seulement la peine, j’ai voulu célébrer à travers cette pièce la capacité de l’être humain à se reconstruire, se régénérer, transcender sa douleur et retrouver la joie de vivre, la créativité — à travers le jazz par exemple. »

« Never let the truth get in the way of a good story » dit un proverbe journalistique : ne laissez pas la vérité se mettre en travers d’une belle histoire.

La maison est fausse. Mais l’histoire est vraie, le musicien s’il entretient la légende est lui authentique, le message humaniste et positif, et la musique magnifique, presque transcendante. Allez, on réécoute Gorée, Play it again, Marcus.