Café du Commerce
Accueil > Blog > Archives 2005 > Une île

Une île

19-08-2005

Sans doute ce n’est pas à cette île-là que pensait Nougaro en écrivant son île Hélène... Est-ce d’ailleurs vraiment une île puisqu’à marée basse on y accède à pied ? On peut certes la voir sans pour autant « voir sa peine, son sang ou sa fin », au contraire de ce qu’affirme le dicton sur Molène, Ouessant et Sein. Certains ne manquent pas d’en profiter pour y aller en auto, ou pire dans un de ces engins aussi envahissants que pétaradants tels que quad, 4x4 et autres camping-cars...

Mais pas question pour vous j’espère. Vous irez donc à l’île Madame par la Passe au boeufs au départ de Port des Barques sur vos deux jambes, pour mériter le bonheur qu’elle a à vous offrir. Idéalement, le soir. Vous profiterez comme ça de la vue sur l’estuaire de la Charente.

Arrivé sur l’île, vous aurez d’abord une pensée pour les 550 prêtres réfractaires qui furent ici exterminés dans la tourmente révolutionnaire. Il y a quelques mois lors d’une autre balade autour du Fort Vasoux, nous vîmes les gendarmes arriver au pas de course, guidés par des promeneurs qui avaient trouvé un crâne brunâtre, échoué sur la vase... Dûment gantés de latex, ils ont emmené la relique dans le sac plastique réglementaire, pour l’identification criminelle. Mais l’origine de ce crâne ne devait plus depuis longtemps relever de notre justice : 299 de ces malheureux furent enterrés dans les vases de la Charente, après une agonie atroce sur les pontons négriers (tiens, penser à relire Bourgeon, les Passagers du vent). Il doit bien en remonter un de temps en temps.

Vous passerez ensuite près des pêcheries, vous vous imaginerez passer une nuit là-dedans au milieu des engins de pêche, et comprendrez mieux les fadas que vous voyez dans Histoires naturelles les nuits d’insomnie. Le père du cousin Roger (donc si je ne me trompe, un des petits-fils de notre célèbre et cher Zacharie, aux neu’z’enfants) avait ici autrefois sa pêcherie lui-aussi, et remontait le poisson par dizaine de kilos à la fois, avant de revenir à Fouras à vélo par le pont transbordeur de Rochefort. Maintenant seulement quelques poissons s’égarent paraît-il dans les filets : la Charente et la Gironde véhiculent dans leurs limons, leurs lot de poisons invisibles.

Ile Madame

Puis vous arriverez, au moment où le soleil disparaît sous les nuages, devant le Fort Boyard, vous essaierez d’oublier qu’il se prend maintenant pour une star de la télé pour penser qu’avant d’être une machine à faire des millions il fut à vendre pour la modique somme d’1 Franc. Vous évoquerez le film d’Enrico Les Aventuriers que vous avez vu dix fois au moins, la musique de François de Roubaix, Lino Ventura, et la si jolie Johanna Shimkus...

Nuit tombante, demi-tour, comme votre grand bêta de fils vous prend en photo une charmante joggeuse légèrement vêtue propose de vous photographier ensemble... Retour par la passe aux boeufs, l’eau monte doucement, sur Oléron au loin une grande roue est illuminée, on imagine la fête foraine et l’odeur des beignets ; ici on est bien.

Au dicton il faudrait peut-être ajouter Qui voit l’île Madame, voit son âme.

Ile Madame