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À 50 ans si t’as pas une Strat...

09-06-2015

À Marcel Pradier


Elle s’ennuyait sur le Bon coin juste à côté de chez moi la pauvre.

Je ne suis pas guitariste, je joue — mal — du piano et de la basse, mais j’ai toujours plus ou moins eu une guitare pas trop loin de moi. Je connais seulement quatre accords, n’ai jamais eu le courage d’apprendre les barrés, ça fait mal aux doigts, mais je sais trouver les notes sur le manche et donc je joue de la guitare note à note, comme de la flûte à bec (remarquez qu’il y a de grands guitaristes qui font pareil pour l’essentiel, mais on peut supposer qu’eux en connaissent un peu plus).

Généralement ça me prend le soir juste avant de me coucher parce que la guitare acoustique est à côté du lit et ça fait moins de bruit que le piano pour les voisins. Dix minutes, un peu toujours les mêmes thèmes, St Thomas, Wives & Lovers, Syracuse, Que reste-t-il, les Lilas blancs, Misty, et le Département 26 de François Béranger. Juste les thèmes, parce que je ne sais pas improviser sur le jazz. C’est tout mon répertoire et le tour est vite fait.

Au grenier avec les basses il y a aussi une guitare électrique, demi-caisse, avec un joli son de cello un peu, bien doux et boisé comme celui de Jim Hall, et son ampli, qui ne sert pas très souvent. Et pour les mêmes trucs. Ah oui, quand même pour le blues aussi, là j’arrive à improviser un peu.

J’aime le rock à petites doses mais ce n’est pas ce que j’écoute le plus et je n’y connais rien, ce n’est pas ma culture comme c’est celle du frangin, mes guitaristes favoris à moi, découverts sur le tard c’est surtout Jim Hall, et puis Henri Crolla, Al Di Meola, Pat Metheny, plus que Keith Richards ou Jimmy Page (que j’apprécie aussi, hein...) N’empêche que je ne peux pas m’empêcher de baver devant une guitare électrique, et que généralement aussi bien les rentrées d’argent (trop rares) comme les moments difficiles à traverser (comme tout le monde), ça se traduit chez moi par une crise de GAS (Guitar Acquisition Syndrome) : soit pour fêter ça, soit comme thérapie. Parfois les deux ensemble.

À Paris de temps en temps, quand c’est pas la rue de Rome à regarder les violons, la balade lèche-vitrines c’est les magasins (de musique) de Pigalle, et le petit tour sur le Bon coin, rubrique instruments de musique, est quotidien. Finalement en regard du temps passé à regarder des instruments à vendre je n’en achète pas tant que ça — mais je ferais mieux évidemment, de travailler la musique.

Bref, ces jours-ci je tombe sur une petite copie japonaise vintage, de Stratocaster, au prix de deux jeux de cordes de basse. Pas de rentrée d’argent mais sinon le contexte y était quand même pour une crise aigüe de GAS.

La Strat est une guitare mythique, la guitare la plus répandue, la plus copiée. Le truc qui m’a fait craquer, c’est pas le besoin d’une troisième guitare, même très différente des deux autres, c’est surtout qu’à 15 ans même si je n’écoutais pas beaucoup de rock, j’avais déjà un long passé amoureux avec la Stratocaster — celle-ci, et pas une autre. Et ça m’est revenu d’un seul coup.

À l’école de musique de Civray, quand on était gosses, on chantait en chorale pour le concert de Ste Cécile. Souvent on était accompagnés à la guitare par Jacky Gaillard, moniteur d’auto-école dans le civil, qui jouait d’une Strat noire. Oh, c’était pas du rock. Le père Jacky nous plaquait des petits accords bien sages sur les chansons de Pierre Perret, Pierre Bachelet ou d’Annie Cordy. Mais pour moi, voir cette machine noire et blanche posée sur son stand dans un coin de la scène, c’était un peu le même frisson que de faire le tour d’un hélicoptère posé au sol.

Ensuite j’ai récupéré dans un magasin de musique à Poitiers, un catalogue — 4 pages, dont une seule pour les guitares et basses électriques — de la marque Paul Beuscher dans lequel j’ai passé des mois à me torturer l’esprit, à savoir quelle(s) guitare(s) et quelle(s) basse(s) je m’achèterais si j’avais des sous et savais en jouer ; ce dernier point m’ayant par la suite posé moins de difficultés que le premier.

À part la guitare de Jacky, je ne connaissais pas encore l’existence de Fender, ni Gibson, les deux marques historiques.

En guitares sur le catalogue Paul Beuscher, il y avait de mémoire un modèle d’entrée de gamme qui ne ressemblait à rien de connu de moi aujourd’hui, puis, beaucoup plus cher, des copies de Stratocaster, d’ES335, de Les Paul, de SG. Precision et Jazz Bass pour les basses : les grands classiques. Peut-être aussi, ce serait logique, de Telecaster, mais je ne m’en souviens plus, sans doute parce que le côté primitif, planche à pain, de la Telecaster ne m’a jamais vraiment fait rêver comme les douces lignes féminines de sa petite sœur.

La Stratocaster du dépliant Paul Beuscher, elle était dans un beau sunburst, ce dégradé de marron.

Après il y a eu la rencontre de Mickey, notre rocker local. Lui ne jouait pas avec nous à la chorale, mais du gros rock avec l’orchestre du lycée ; durant toutes les années collège on y assistait à la fête du lycée, c’était un moment importantissime de l’année, (surtout en troisième, avec les filles) et la prestation de Mickey à la fin c’était vraiment le clou, on en oubliait même la fille qui avait bien voulu s’asseoir à côté de soi ou rester debout derrière les sièges du balcon, là où il faisait le plus chaud et qu’on ne vous voyait pas trop : quand je regarde Mick Jagger (jeune, mais le temps semble l’avoir oublié, celui-là) maintenant, il me semble voir Mickey à l’époque.

Mickey aussi jouait sur une Strat noire, mais une copie japonaise de marque Morris. Les japonais faisaient à cette époque des copies remarquables, quand la qualité de la marque Fender elle-même, était un peu à la dérive, je l’ai appris bien plus tard — mais elles étaient surtout beaucoup plus accessibles que les américaines. Il paraît que pour sa retraite, ses collègues du lycée lui ont offert une vraie Fender, qu’il n’avait jamais pu se payer avant. Mais je n’imagine pas Mickey avec une Fender, non. Avec la Morris noire, seulement.

Ceci dit, j’ai joué chez un copain, l’année dernière, une vraie Stratocaster, ancienne, sur un ampli Fender à lampes vintage aussi, et c’était un peu la même sensation que de poser les mains sur un Steinway. Ce truc-là joue tout seul, ça réagit à la moindre intention, tu fais trois notes et tu te prends pour Clapton. Enfin, le temps que ça dure.

Mais voilà je ne suis pas guitariste. Alors je n’aurais jamais, enfin, euh, disons plutôt : « pas » acheté une Fender Stratocaster, parce que je ne suis pas assez guitariste pour ça. Une Squier (la sous-marque de Fender, fabriquée en Chine), ça ne m’a jamais effleuré non plus même si ce sont de bonnes petites guitares. Mais cette « Legend », marque quasiment inconnue chez nous (après recherche, c’était une fabrication Aria, pour le marché japonais uniquement, dans les années 80), en la voyant m’est revenu le souvenir de la Strat de Mickey, et plus encore celle du catalogue Paul Beuscher. Et puis ça me plaisait bien, l’idée d’une guitare d’une marque que personne ne connaît, dans le pire des cas je te la colle au mur comme déco.

Faut pas croire tout ce que je raconte, je ne vis pas toujours dans le passé, je n’ai pas tant que ça le culte de la nostalgie. Mais quand pour moins cher qu’un plein de la caisse à savon qui rouille sur le parking tu peux réaliser un de tes rêves de gosses, ma foi... Et le mieux, c’est qu’elle joue presque aussi bien que la Fender vintage du copain — du moins dans le souvenir que j’en ai. Ça sert à ça aussi, les souvenirs : à pousser un peu la réalité dans le sens qui nous arrange.

P.-S.

Épilogue : la petite japonaise, je l’ai donnée à mon fils, au titre de la transmission du patrimoine.