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Charlie

15-01-2005

Il y a des jours ou, même si le soleil ne perce que tardivement le brouillard, d’autres soleils illuminent la journée.

D’abord, c’est l’accordeur qui est venu, et a remis le piano à nouveau jouable (ledit piano en était tellement surpris et content, qu’il a cassé une corde – sbling ! – au nez de l’accordeur). Donc le Do3 n’a plus que deux cordes au lieu de trois il faudra faire avec. Mais au moins il sonne juste.

Et puis ce soir le téléphone qui sonne. Vous savez que je déteste cette invention diabolique. Mais là c’était rien que pour du bonheur. Une voix pas entendue depuis plus de vingt ans, celle de Charles, chef d’orchestre de l’Union Musicale de Civray dont je fus le hautbois solo (parce que j’étais tout seul) une bonne douzaine d’années, de huit à vingt ans et sans doute même un peu plus. Malgré plein de défauts, j’ai au moins une qualité, celle de me souvenir toujours de ce que je dois, et à qui je le dois. Je dois à Charles, ou Charlie, l’amour de la musique.

Aussi, même si on ne se voyait plus, il a toujours eu sa petite carte de voeux chaque année, à laquelle il a toujours répondu. Cette année, 83 ans, il joue toujours du trombone (il était premier prix du Conservatoire royal de Bruxelles), mais problème de canal carpien, ne pouvait pas écrire pour me répondre, d’où le téléphone.

Il faut vous dire que Civray en Poitou, au sud de la Vienne, à la limite du département hostile, sous-developpé, et honni, de la Charente, était à l’époque une bourgade de 3000 habitants. Charles De Cock était prof de musique au collège et au lycée, mais surtout directeur de l’harmonie l’Union Musicale, forte de cinquante à soixante membres de tous âges et horizons sociaux, mais qu’il menait d’une main de fer et avait amené à un niveau musical plus qu’honorable.

Il y avait au saxo baryton Monsieur Gourdonneau, quatre-vingt balais bien sonnés, qu’on appelait le Père Pout-Pout (c’est marrant maintenant ce sont mes enfants qui m’appellent comme ça) dont on disait qu’il n’avait de sa vie, jamais changé l’anche de son sax, qui effectivement était toute noire.

Il y avait le gros Marcel le marchand de vin, Guy le charcutier si gentil qui arrivait toujours à la répétition de 21h00 à 21h40, quand il avait fini sa journée et rangé son labo, un autre Guy le peintre au sax alto, qui chauffait toujours son instrument avec la même phrase Doooooooooooo-La-Sol-Mi-Ré-Do. Le troisième Guy, aux timbales, qui ressemblait à George Harrison jeune et n’arrêtait pas de déconner. Kiki au sax ténor que je n’aimais pas parce que je l’avais entendu un jour me traiter de petit con – ce que j’étais sans aucun doute. Ça c’était les adultes, aux gros instruments, trombone, tuba, grosse caisse et nous tous les mômes aux petits : flûtes, clarinettes, hautbois. Tout un monde non pas lointain mais tout proche, avec ses amitiés, ses tensions, ses jalousies que Charles réussissait à rassembler, et à faire jouer aussi bien marches militaires qu’ouvertures de Wagner, Bizet, Rossini (ah, le hautbois de l’Italienne à Alger...) pièces de genre de Ketelbey, ou les Steppes de l’Asie centrale de Borodine.

Lui consacrait toutes ses soirées, ses mercredis, ses samedis, à l’école de musique dont il était le seul prof (par la suite, nous les jeunes on l’aidait un peu). Avec lui on apprenait aussi bien les instruments dont il jouait très bien : trombone, trompette, que ceux dont il jouait un peu : sax, clarinette, flute, ou pas du tout comme le hautbois.

Les plus accrochés allaient ensuite au conservatoire à Poitiers, quand les parents pouvaient les y conduire (50 km, et tout le mercredi après-midi bloqué, avec des prodiges de synchronisation des cours et dérogations en tous genres pour échapper à la chorale, l’orchestre). C’est de l’Union musicale qu’est sorti le compositeur Thierry Lancino ou le cor solo de l’Orchestre National de France Vincent Léonard qu’on appelait P’tit Léo (en ajoutant : petit, mais costaud). D’autres aussi qui sont devenus musiciens professionnels ou professeurs de musique, ou tout simplement restés des amateurs dans mon genre. Charles était comme on dit un passeur, pas toujours facile de caractère mais un passionné authentique et tout dévoué à la cause de la musique.

Tout ça m’est revenu en mémoire ce soir, avec sa voix à peine vieillie : je lui ai dit la chance qu’avait été pour nous, cet orchestre d’harmonie, dans cette petite ville. Que mes enfants n’étaient pas musiciens en partie parce que les écoles de musique en demandaient trop : trop de travail, trop de disponibilité. C’est le prix pour devenir un musicien d’élite mais comme il me disait ce soir :« faut-il vraiment apprendre à lire les cinq clés à un gamin quand il n’utilisera jamais qu’une seule ? Faut-il vraiment des dictées à deux voix, à trois voix, pour jouer d’un instrument ? Tout le monde ne sera pas musicien professionnel. » Tout cela il l’avait appris, moi aussi, mais au conservatoire, ensuite. Et il est vrai qu’une fois « sur les rangs » de l’harmonie peu d’entre nous arrêtaient (un peu aussi par crainte du chef).

En attendant, on faisait quand même de la musique. Avec bonheur, avec passion. Tout ça, je n’ai pas trop su lui dire, enfin, pas aussi bien que j’aurais voulu. Mais était-ce vraiment nécessaire après tout, je pense que me savoir toujours un peu musicien lui suffit, et surtout, son Union Musicale continue, avec un nouveau chef, mais toujours avec lui, 83 ans, au trombone.