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La Pierre

21-01-2005

C’est un pays de calcaire et de pins tordus, haut, tourmenté et vaste, tout au bout de la France, là où la montagne basque perd ses prairies et ses forêts et se fait si âpre qu’il suffira d’une borne rongée, dans ce désert hérissé et sans nom, pour en faire l’Espagne [...] Souvent, même en été, le brouillard envahit ces pâturages escarpés, que d’étranges effondrements rocheux criblent de leurs pièges. Royaume de la nuée, de la pluie et de la bourrasque. No man’s land également étranger aux deux patries humaines que sa désolation sépare.

Ça, c’est le début du livre Le gouffre de la Pierre Saint-Martin, de Haroun Tazieff. Un livre trouvé au fond d’un carton dans le grenier, à l’âge de douze ou treize ans, lu peut-être vingt fois depuis. Livre déclencheur de belles aventures adolescentes dans les trous du Poitou, puis la vie a fait que je suis devenu spéléologue en chambre plus que de terrain. Magie d’Ebay, j’ai trouvé la semaine dernière Le Gouffre dans son édition originale (je n’avais qu’un livre de poche très très fatigué) pour quelques euros.

Du coup la folie de La Pierre m’a repris... Il y a quelques années, avec mon fils Yvain, on s’était échappés une journée pour voir en vrai ces paysages de mes rêves. Pas déçu... Même si la route passe désormais au ras de la fameuse borne frontière, quand il fallait trois heures de marche depuis Sainte Engrâce du temps des pionniers, même si une affreuse station de ski fait tache dans le paysage, celui-ci reste d’une beauté à couper le souffle.

Le comble, c’est qu’ayant fait le voyage exprès pour ça je n’ai même pas identifié avec précision le fameux puits Lépineux du bouquin. Il y a tant de trous dans le secteur, et je n’avais en mémoire que le mauvais croquis de mon livre... Mais la Pierre, ce n’est pas qu’un puits, c’est tout un monde de surface, et surtout un fabuleux monde souterrain : plus de 50 km de développement, 1300 mètres de profondeur, des salles de 200 mètres de haut (la Verna)... D’autres trous sont aussi ou plus difficiles, plus longs, ou plus profonds. Mais la Pierre est le gouffre mythique dont rêvent tous les spéléos – véritables ou en chambre, une sorte de Cap Horn souterrain... Sans doute parce que le site incomparable. Parce que longtemps à la fois le plus profond du monde, un des plus vastes, et des plus difficiles. Parce que la mort tragique et déjà médiatisée de Marcel Loubens en 1952 (par Ebay j’ai aussi trouvé le Paris-Match de l’époque, tristement égal à celui d’aujourd’hui...) Parce que Tazieff, Casteret, Cosyns, Queffélec... de sacrées pointures, des spéléos mais aussi des scientifiques et des écrivains.

Mais passé quarante balais, mon record personnel à -18, faut se faire une raison, les puits de 300 mètres c’est pas pour Bibi, et même si un tunnel permet depuis longtemps l’accès à la salle de la Verna c’est pas ouvert vraiment aux simples rêveurs. Pas demain la veille que j’irai y traîner mes bottes. Pourtant j’aimerais bien... D’autres plus chanceux y ont même fait de la montgolfière, est-ce moins ridicule ?

Enfin. Que la Verna, et toute la Pierre, reste dans son obscurité glacée, accessible aux seuls vrais spéléos, c’est bien comme ça. Pas de lumière. Pas de rambardes. Pas de files d’attentes, de guichets, de toilettes, de gamins bruyants, de crèmes solaires, de cartes postales. Laissons ça aux toutous de l’hiver dans leurs combinaisons fluo.

La Pierre a été, est, et restera longtemps je l’espère longtemps le royaume du rêve.

Liens :

- Indispensable et très complet site de l’ARSIP. Notamment images panoramiques de la Verna, et émouvantes images d’archives de Haroun Tazieff, dans la section vidéos.

- Ma propre numérisation du bouquin de Tazieff. Mériterait remise en forme pour meilleur lecture écran ou liseuses, qui n’existaient pas à l’époque. On y pense.

P.-S.

2010 : l’accès à la salle de La Verna est désormais possible aux simples visiteurs, avec un aménagement et un éclairage sobre, tout à fait respectueux et digne du lieu, et des gens passionnés pour la faire découvrir. Les plus sportifs peuvent aussi partir à la découverte des grandes salles, accompagnés par un moniteur spéléo... http://www.laverna.fr.