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Clé de ciel

26-02-2005

Ça commence toujours pareil : d’abord une grosse clé, puis un escalier de bois gris, étroit, des murs en plâtre défraîchi, une dernière porte, et on accède à l’instrument endormi, cinq à dix mètres au-dessus de la nef de l’église. Les quelques tribunes d’orgue où j’ai pu accéder étaient comme ça.

Sauf qu’aujourd’hui, je suis seul, la clé c’est moi qui l’avais dans la poche. Un vieux rêve qui est revenu, jouer de l’orgue, pas de l’orgue électronique, de l’orgue à tuyaux. Et la chance de trouver un organiste sympa qui accepte de me donner des cours, et de me confier la clé de l’instrument pour travailler.
D’un des instruments, devrais-je dire, puisque nous avons deux orgues, dans deux églises, Saint-Louis et Notre-Dame. Celui de Notre-Dame est en bien meilleur état, mais voilà : il faut d’abord la clé de l’église, pour ensuite ouvrir la sacristie fermée à clé. Dans la sacristie, trouver la clé de l’armoire des clés, dans laquelle se trouve la clé de l’orgue. Compris ? Opération inverse après la musique. Un peu compliqué, donc j’ai une clé de l’autre orgue, à Saint-Louis, dont l’accès est plus direct. Un Cavaillé-Coll, excusez du peu, malheureusement en état très moyen.

Se retrouver seul pour la première fois à la tribune d’un orgue, c’est un peu comme un premier vol solo aux commandes d’un avion. Check-list. Couvercle. Lumière. Moteur. Registres du clavier Grand Orgue, du Récit, du pédalier. Registres tout doux, flûte 8’ et 4’, pour commencer discrètement. Premières notes hésitantes juste pour voir si l’air passe. Forcément non, ça ne passe pas, il y a aussi des commandes aux pied à enclencher avant. Enfin les tuyaux chantent, et l’instrument décolle.

Un petit tour de piste pour commencer, pièces pour piano car je suis encore organiste cul-de-jatte... Premier prélude du Clavier bien tempéré. Puis le deuxième, en do mineur. Passacaille variée de Haendel. On prend de la hauteur, je m’enhardis à tirer un ou deux registres supplémentaires au grand orgue : plein jeu, prestant.

Un bon petit moment après, on a fait connaissance tous les deux. Les touches qui accrochent un peu, celles qui sont en creux sous les doigts par l’usure de l’ivoire, celles qui ne fonctionnent pas du tout... l’articulation si différente de celle du piano, je prends confiance et la crainte respectueuse de l’énorme machine fait place peu à peu au plaisir. C’est le moment de se mettre au boulot je suis venu pour ça finalement. Avec une vraie pièce pour orgue avec les trois lignes, main droite, gauche, pédale, et toute cette notation nouvelle pour moi, du jeu des pieds : pointe, talon, pied gauche, pied droit... Comme un imbécile je suis resté en baskets et j’accroche toujours deux pédales à la fois. Ça m’apprendra.

Le temps s’arrête, ou passe à toute vitesse, je ne sais pas. Quelques mesures du prélude de Tristan me font rêver au baron de l’Espée... avant que mon jeu plus qu’approximatif me ramène assez vite à plus de modestie.

Et puis finalement, une heure après, j’ai froid malgré la polaire, et la goutte au nez. Atterrissage tout en douceur avec l’aria des variations Goldberg. Je repousse les flûtes, le plein jeu, le prestant... Contact. Lumière. Couvercle. Je suis revenu sur terre. Photo de mon beau vaisseau. L’escalier sombre, la petite porte. La grosse clé dans ma poche, je marche dans la rue ensoleillée. Des mômes font du roller, il y a fête foraine sur le parking ou j’ai garé la voiture. Moi tout simplement je descends du ciel.

St Louis