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Rebrousse-poil

26-04-2017

J’ai dû aller une fois, à la patinoire, il y a bien longtemps, avec femme et enfants. Je n’avais pas du tout aimé ça et n’y suis jamais retourné.

Beaucoup, à cause de la musique de merde qu’on y entendait, qui m’horripilait. Un peu, parce que lourdaud et maladroit sur mes patins (pourtant je faisais du roller à l’époque, et sans être bon, je me débrouillais dessus) au milieu des patineurs qui virevoltaient comme une nuée de moineaux autour de moi, faisaient des loopings, des trucs et des machins comme à la télé, les gens en paillettes et tout ça.

Et puis surtout, parce qu’à moins de faire partie des champions, il fallait tourner tous ensemble dans le même sens, et au signal, tous ensemble, changer de sens. Il y a une raison technique à ça, usure des patins, de la glace, ou de sécurité pour éviter les collisions je ne sais plus ce qu’on m’avait expliqué. Mais je détestais ça, tourner en rond dans le même sens que tout le monde, et changer au signal.

À la piscine aussi, dans les couloirs il y a un sens de nage : l’espace est étroit, c’est une règle de vivre ensemble, ça ne me gêne pas de la respecter, de même que je ne m’amuserais pas à prendre l’autoroute à contresens juste pour faire l’intéressant.

Mais à la patinoire, ça m’avait gonflé.

Je vous raconte ça parce que ça fait deux fois que je vais faire un peu de footing cette semaine, avec pour objectif le parc Monceau qui est juste assez loin mais pas trop, ça fait une distance raisonnable pour mon manque d’entraînement actuel, les rues sont calmes pour y aller, et puis là-bas ça fait un petit tour dans la verdure bien agréable.

Et à chaque fois que je suis allé au parc Monceau (et aux Batignolles c’est pareil) j’ai remarqué un truc : les gens courent toujours dans le même sens. Comme à la patinoire, et à la piscine, alors que rien, mais rien, du moins à mes yeux, ne les y oblige, il y a toute la place pour se croiser même à plusieurs de front.

Moi j’aime pas ça, alors forcément je cours à contre-courant.

Et c’est bien plus intéressant, parce que tu dois adapter ta trajectoire à celle des gens d’en face, ça fait un peu courir en zigzag mais c’est bien moins ennuyeux. Et eux, sont obligés aussi de prendre ta trajectoire en compte, même si tu les fais pas dévier de la leur. Des changements de rythme aussi.

Et puis tu vois le visage des gens et pas seulement leur postérieur - quoique il y ait aussi des postérieurs bien agréables à regarder, mais les visages aussi, il y en a de jolis, et dans l’ensemble les visages sont quand même plus expressifs que les culs.

Un autre truc que j’ai remarqué aussi, c’est qu’au parc, les gens courent presque tous sur l’allée périphérique. Presque personne ne prend les chemins de traverse, les allées où l’on croise les poussettes, les amoureux jeunes ou vieux (les vieux qui se tiennent par la main, ça me fait craquer à chaque fois, envie de les embrasser). Du coup les gens qui courent ne voient pas le patron du manège qui essuie ses chevaux de bois, la fille qui ouvre son magasin de glaces, la jeune femme avec son bambin qui fait un selfie d’elle-même (oui, je sais...) alors qu’à cet instant précis son gamin fait envoler les pigeons, que ça aurait donné une photo à rendre envieux Willy Ronis lui-même.

Les gens qui courent ne regardent pas, au moins en apparence, le gars qui fait de l’équilibre sur sa sangle, le monsieur barbu qui arrive avec un attaché-case alors que l’heure de traversée du parc par les travailleurs (surtout des cols blancs dans le coin, cabinets d’avocats etc.) est passée depuis lurette et que là c’est l’heure des retraités, des jeunes mamans et des mecs comme moi qui pour une raison ou l’autre ne sont pas au taf et en profitent.

Vous me direz, ils viennent pour courir, pas pour flâner, et comme ça ils n’emmerdent pas les flâneurs dans les allées de traverse. C’est vrai.

Mais moi, je préfère suivre le bout de mon nez, que garder les yeux sur le chrono et suivre le mec qui court devant moi pendant des tours et des tours. C’est pas comme ça qu’on gagne les courses, sans doute, mais précisément, je ne suis pas là pour gagner une course.

En toutes choses, j’ai toujours préféré suivre le bout de mon nez.