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Coiffeur des amis

27-04-2017

Mon sympathique coiffeur de quartier étant en congé, me suis rabattu sur le non moins sympathique Moustapha, Coiffeur des amis, un peu plus loin rue Montcalm.

Deuxième fois que je vais chez lui, c’est sans rendez-vous, il ne fait pas les shampoings, même si un vieux bac pour cela traîne dans un coin du salon, la coupe est à 10€ soit la moitié de ce que je paye chez Christian.

Sans rendez-vous ça veut dire que tu regardes par la vitrine s’il n’y a pas trop de monde, ce qui est difficile à évaluer vu que les gens du quartier viennent ici autant pour tailler la bavette avec le coiffeur que se faire couper les tifs.

Y’avait juste un gars sur le fauteuil, je suis entré, manque de bol il était avec Madame et surtout leurs deux jumeaux d’un an dont c’était le rite initiatique du premier passage chez le coiffeur. Ce qui m’a fait attendre une demi-heure dans le canapé en skaï défoncé de Moustapha, dans les hurlements des bambins à peine couvert par le smartphone à fond de Madame avec des comptines dessin-animées en anglais, censées calmer bébé, ou au minimum couvrir ses cris.

Mais heureusement Moustapha a une arme secrète pour les enfants : il est sympa, jovial, et il a dans son salon (le mot atelier conviendrait mieux, en fait) son oiseau, un canari totalement apprivoisé, à la Konrad Lorenz, c’est à dire par imprégnation, Moustapha l’a pris l’âge d’un jour, nourri à la seringue, premier repas à 4 heures du mat, et du coup l’oiseau l’a adopté comme sa mère. « — Mais c’est pas tout de le nourrir, si tu sais pas comment le soigner, il va mourir tout de suite. — Comment vous le soignez ? — Que des choses naturelles, du miel, des graines, des plantes, de l’huile d’olive. Je vois s’il n’est pas bien, je lui donne ce qu’il faut, et il est guéri. »

L’oiseau a une cage, une cage à oiseau standard, sauf qu’elle est sans fond et se trouve 50 cm au-dessus du plan de travail de Moustapha. Il y va pour manger, boire, dormir. Le reste du temps il se balade. « — J’ai toujours eu des oiseaux en liberté, jamais en cage. — Et vous n’en avez jamais perdu ? — Jamais. Je sais les soigner, et pourquoi il quitterait sa mère ? Je peux sortir avec lui dans la rue, aller au café, il vient sur mon épaule. »

Et puis l’oiseau se met à chanter, en se rengorgeant devant le miroir « — Il chante vachement bien en plus ! — Oui, celle-ci, c’est moi qui lui ai apprise ! Là il chante du chardonneret ! Le canari c’est pas du tout la même chose ! »

Après ça un pote est passé, ils ont échangé en berbère, avec des parties en français pour moi, sur les gens qui donnent le pourboire à l’oiseau plutôt qu’au coiffeur, et les gens qui disent bonjour aux chiens dans la rue, sans un regard pour leur maître « — je serais bien un peu comme ça, » j’ai dit.

Après en voyant un pot de peinture et un escabeau, et comme ça sentait la peinture, j’ai demandé bêtement « — Vous refaites la peinture ? — Mais elle est refaite la peinture, c’est tout blanc tout neuf, tu vois pas ? Je l’ai fait moi-même, un jour de repos, au lieu de prendre mon repos, j’ai refait la peinture. Bon, le bidon et l’escabeau, ils sont encore là, c’est à un copain, je sais pas quand il va les reprendre. Mais j’aurais pris quelqu’un pour le faire, qu’est-ce qu’il aurait fait ? Une couche, pareil ! Et il aurait fallu que je le paye ! Moi je me paye moi-même  ». Après coup, si, mais sur le coup, non j’avais pas vraiment remarqué la peinture propre, entre le canapé antique, le plan de travail antique, et le joyeux bazar régnant dans l’atelier, dont une deuxième cage à oiseau, ancienne et vide, sans doute pour promener le cui-cui quand il rentre chez lui ou en vacances. Et me suis dit, le gardant pour moi-même, qu’une tierce personne un peu du métier, aurait sans doute fait des coulures un peu moins voyantes que les coulures géantes de Moustapha le long des vitres.

Je ne vous raconte pas tout, si vous voulez en savoir plus allez vous faire couper les cheveux rue Montcalm. Hésité un instant avant de lui demander si je pouvais le prendre en photo avec son oiseau. Ce qu’il aurait à coup sûr accepté et même lui aurait sûrement fait plaisir, mais pas osé, d’autant que je ne suis que client de passage, j’ai pris mes habitudes avec le coiffeur du quartier et suis du genre assez fidèle — ou casanier.

Mais avec Christian on a des conversations de salon de coiffure, le temps, les vacances, les voyages qu’on a fait ou aimerait faire. Chez Moustapha c’est un petit bout de Kabylie à Paris, passer une heure chez le Coiffeur des amis c’est déjà un voyage.

C’est ballot comme des fois, on se sent obligé de choisir entre deux options également détestables, et d’autres, entre deux également agréables.