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La citerne de Joubard

28-04-2017

À Patrick Rebeca


J’avais oublié, depuis le temps que je n’en faisais plus régulièrement, à quel point la course à pied, passée la lourdeur des deux premières séances, a des effets sur l’esprit comparables à ceux de la méditation. Au bout d’un moment, l’agitation des pensées s’apaise, et on glisse dans un doux enchaînement de pensées et de non-pensée, agréable et régénérateur.

Après une heure perdue devant l’écran, à ferrailler inutilement avec des gens pensant plus ou moins la même chose que moi, mais chacun tenant à démontrer à l’autre que sa pensée à lui était supérieure, me suis laissé aller au rythme des pas sur les trottoirs jusque, encore, au parc Monceau (va falloir que je change un peu d’itinéraire sinon je vais vous lasser, les gens).

Et par un enchaînement de pensées que je ne saurais retrouver, me suis souvenu de mon premier incendie, à mes débuts de sapeur-pompier volontaire à Pontivy. J’avais été particulièrement gâté : un feu de garage automobile, la concession Opel.

Je venais juste de terminer ma formation initiale (le TG0, on appelait ça) et m’étais retrouvé dans la première vague de véhicules sur le feu. On voyait la fumée à des kilomètres, les flammes montaient facile à 20-30 mètres de haut, ça pétait de tous les côtés, les réservoirs, les bidons de peinture, d’huile, tout ça. On n’était pas très fiers à l’arrière du fourgon pompe-tonne en arrivant sur les lieux.

Mais le système sapeur-pompier a cela de bien que sur les interventions il est très hiérarchisé ; la hiérarchie étant construite sur la formation, l’expérience et donc (généralement) la compétence. Donc équipier débutant tu n’as pas à te poser trop de questions, juste obéir aux ordres, et garder un œil à ta peau et celle du copain.

On m’avait placé en binôme avec un autre gars dont c’était aussi le premier feu, il s’appelait (et toujours, aux dernières nouvelles) Patrick Rebeca. On avait un peu sympathisé au stage de formation, parce qu’on était l’un et l’autre atypiques dans le groupe, lui réunionnais d’origine, frisé et basané, chômeur à l’époque, et moi avec mon bac+4 dont je ne tirais pas gloriole mais instit et directeur d’école ça me posait en intello pour certains ; on me surnommait le prof.

Donc, on nous avait mis, Patrick et moi, avec une lance de 45mm (diamètre du tuyau) à côté d’une citerne de gaz qui faisait partie de l’usine d’à côté, mais exposée à la chaleur de l’incendie. Il faut comprendre qu’un feu d’usine, une fois que tu t’es assuré qu’il n’y a personne à sauver, il n’y a rien à faire. Surtout ne pas rentrer dedans (les toitures s’effondrent sans crier gare, surtout les charpentes métalliques), protéger ce qui n’est pas encore atteint, et attendre que ça ait fini de brûler. C’est pas très glorieux, mais très impressionnant, et si c’est bien moins dangereux pour le pompier qu’un simple feu de machine à laver ou de matelas dans un appartement, il faut quand même rester vigilant.

Donc on était avec mon Patrick à protéger la citerne de gaz de l’usine mitoyenne, qui était la biscuiterie Joubard, qui fabrique encore de délicieux biscuits bretons, bien dégoulinants de beurre. C’était une tâche facile, mais stratégique, et quelque part, un poste assez exposé si ça venait à tourner mal.

Pas de bol, le gars qui était aux manettes du camion, par volonté de bien faire sans doute, ou parce qu’’il alimentait aussi une grosse lance, nous balançait dans notre petite lance la pression qu’il faut pour une grosse. Dans ma mémoire la petite lance c’est 3,5 bars, la grosse lance, 7. On a su après qu’il en avait mis 10.

Ce qui ne rendait pas facile du tout la tenue de la lance, qu’on tentait de maîtriser à deux parce que tout seul c’était impossible, qui se cabrait et nous arrachait les bras. Il faisait évidemment très chaud puisqu’on était à 10-20 mètres de la fournaise, avec nos lourds appareils respiratoires Draeger sur le le dos et dans nos cuirs (à l’époque seuls les officiers et sous-officiers, dont le rôle n’est pas d’aller près du feu, avaient de ces belles vestes textiles qu’ont désormais tous les pompiers), avec la visière métallisée du casque baissée. On avait adopté la position réglementaire, celui de l’arrière appuyé contre celui de l’avant, son pied calant le pied du copain.

Bref. On a tenu bravement notre lance jusqu’à ce qu’on vienne nous relever, en se disant un peu que si la citerne avait trop chaud malgré notre flotte, on monterait très haut et très vite pour retomber ensuite en jolis petits morceaux. Mais on a dû bien faire le job, puisque je vous le raconte 20 ans après.

La suite je ne m’en souviens plus trop, sinon que dans la nuit le patron du garage, Denis Tuhault il s’appelait, nous avait invités à boire le café chez lui, et que le patron de la biscuiterie, nous avait sacrément félicités — nous tous, collectivement, bien entendu — d’avoir sauvé son usine.

Tellement il était content, qu’on a eu des gâteaux à se goinfrer pendant des semaines au centre de secours, et que chaque année, ensuite, on allait faire une manœuvre dans ses locaux.

Et qu’il y a eu deux autres conséquences :

— à compter de ce jour-là, avec Patrick Rebeca, on a été un binôme pompier inséparable et les meilleurs potes du monde ; et si on ne se voit plus beaucoup, ça dure encore pour l’amitié (et lui est toujours pompier) ;
— je n’ai jamais pu passer ensuite devant l’usine Joubard, ou manger un palet breton, sans me dire, que nous deux, on avait sauvé l’usine.