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Les pistolets de l’Arnest

01-05-2017

Faire une grosse sieste le dimanche après-midi présente un risque, celui de ne plus dormir la nuit. Bingo. Envie de pipi, y aller, boire un coup, on se recouche et c’est parti pour le petit vélo. Les thèmes ne manquent pas en ce moment.

Je pensais en particulier à cette histoire de voter, ou pas, au second tour. Mon choix est fait depuis le début : je n’aime pas le petit banquier, encore moins que Sarkozy ce qui n’est pas peu dire, mais pour autant j’irai voter contre Le Pen dans la logique mélenchonnienne de « je vote, ils dégagent ». Elle d’abord, la plus dangereuse et répugnante. Et on s’occupera ensuite de neutraliser l’autre autant que possible, aux législatives.

Ceci dit j’entends bien les arguments du clan abstentionniste, mais il y en a un qui a du mal à passer, c’est : « mathématiquement il sera élu de toutes façons, sans nos voix ». La politique, ça n’est pas les mathématiques, et jouer avec ça, me fait penser à ce gars qui un jour voulait me faire prendre une vipère dans les mains (j’ai beaucoup joué avec des couleuvres étant ado, donc pas spécialement peur des serpents) en me disant que je ne risquais rien, qu’elle ne me mordrait pas. Macache, une vipère, c’est pas méchant, mais ça reste venimeux. Quant à Le Pen, elle est venimeuse, et méchante. Et autant les vipères sont utiles, et protégées, autant les idées de ces gens-là ne méritent qu’un coup de talon sur le crâne, ou de bêche derrière la tête.

Me disais aussi que ça revenait un peu aussi, à jouer avec un pistolet chargé, au motif qu’il n’y a qu’une balle dans le barillet, ou qu’il est vieux et grippé, que le coup ne partira pas. Un genre de roulette russe, quoi. Et ça m’a rappelé les pistolets de l’Arnest.

Pendant la guerre, mon père né en 1924, était requis pour le STO (Service du Travail Obligatoire, en Allemagne, pour ceux qui ne sauraient pas). Plutôt que d’y aller, il s’était planqué chez des amis, les Dervieux, à la Roche sur Yon en Vendée, à 40 km de chez ses parents. Maxime Dervieux était garagiste comme le grand-père Bon, mais Panhard quand le grand-père était Citroën.

Maxime et Mathilde Dervieux, que j’ai bien connus comme les meilleurs amis de mes grands-parents, avaient trois filles de l’âge de mon père, aussi intelligentes que belles et spirituelles : Hélène, Colette, Jacqueline. Et Micheline qui était plus jeune. Très longtemps j’ai cru qu’ils étaient une branche de la famille ; ils étaient des cousins en quelque sorte.

Engagé dans la Résistance dès 1940, Maxime Dervieux (en photo ci-dessous) en était le responsable pour la Vendée, accompagné dans ses activités clandestines par sa femme et ses trois filles aînées. C’est cette famille qui adopte mon père René comme leur fils et frère, jusqu’à la Libération ; je sais qu’il y avait en particulier une grande complicité et tendresse entre lui et Colette, décédée l’année dernière. Peut-être c’est une des raisons expliquant pourquoi, lui si bavard, à en être casse-pieds, ne parlait pas beaucoup — jamais, en fait — de cet épisode de sa vie.

Ce que connaissait le père de la Résistance dans cette famille fraternelle, engagée et héroïque (parce qu’être résistant sous l’Occupation, c’était plus risqué que de crier « Résistance ! » en 2017 dans meeting politique, hein, même si on le fait aussi en leur honneur), quelle part éventuellement il y a pris, je ne sais pas vraiment. C’est toujours pareil, les vieux vous gonflent avec toujours les mêmes histoires qu’on croit connaître par cœur, et quand on aurait des questions à leur poser, ils ne sont plus là pour y répondre. En 44 il n’avait que 20 ans et vu le danger j’imagine qu’ils ne devaient partager que le minimum mais vivant avec eux il ne pouvait ignorer totalement leurs activités.

Ce que je sais, c’est qu’il a sur la fin de la guerre, sans doute après le débarquement ? rejoint lui-aussi un groupe de FFI, dont j’ai vu un brassard ou un insigne dans une boîte étant gosse, et qu’il faisait fonction de chauffeur-mécanicien d’un officier de liaison, ou quelque chose comme ça. Il a fini la guerre avec le grade de maréchal des logis, et sans avoir fait de service militaire, n’a pu le gagner que là. On a aussi appris bien des années après, par une des sœurs Dervieux, qu’elles le surnommaient à cette époque Arnest, ou Arnesse. Du coup on s’est mis avec mon frère à l’appeler comme ça aussi entre nous : l’Arnest — mais on n’aurait jamais osé le faire devant lui.

Je sais aussi qu’il y avait chez mes grands-parents, deux armes, et quelques munitions, dans une boîte à chaussures, qui venaient de ce passage de l’Arnest dans la Résistance, et que le grand-père gardait précieusement en tant qu’objets mécaniques et technologiques, donc sacrés, et parce qu’une des phrases que j’ai le plus entendu de sa bouche qui n’en prononçait pas beaucoup, était ça peut servir. C’était une boîte blanche, les flingues étaient dans du papier de soie, le grand-père Eugène m’avait à l’époque expliqué la différence entre revolver et pistolet il y en avait un de chaque je crois — mais je l’ai oubliée. L’un avait un barillet, l’autre se chargeait par la crosse, c’est peut-être ça la différence, flemme de chercher.

La deuxième et dernière fois où je les ai vus, ces pistolets, c’était dans le garage de mon père (le garage où il bricolait, pas le garage automobile), sans doute après le décès de mon grand-père. Le père était occupé devant son établi à les neutraliser, ce qu’il avait fait de la manière la plus radicale et patachonne dont il était capable. Il adorait la mécanique qui était son métier jusqu’à l’âge de 40 ans mais il avait réussi surtout dans le commerce automobile par son bagout et son esprit d’entreprise — et aussi grâce à ma mère, et leur travail et leur intégrité à tous les deux. En mécanique, j’ai le souvenir de trucs qui ne demandaient rien à personne avant qu’il ne décide de les améliorer, qui ne fonctionnaient plus ensuite, et d’une voiture sous laquelle il s’était retrouvé coincé et perdant son sang un jour dans le jardin, lui qui passait son temps à engueuler ses ouvriers lorsqu’ils travaillaient sous une voiture sur cric sans mettre de chandeliers de sécurité. Contrairement à son père, il n’était ni habile, ni patient, ni minutieux — autant de tares dont j’ai hérité, sauf que moi je déteste la mécanique alors que c’était sa passion.

Bref, les pistolets, il en avait à la fois scié les gâchettes, et noyé les parties mobiles dans la soudure, en débordant largement, pour être bien sûr que personne ne pourrait se blesser ou tuer avec. Un carnage. Ça m’avait mis en pétard si j’ose dire, parce que je trouvais ridicule d’abîmer ces objets qui avaient une valeur historique et peut-être de collection, et n’en avaient plus aucune après son intervention. Alors que sans munitions ils n’étaient pas dangereux intrinsèquement, et que retirer délicatement une pièce sensible, ou mettre un point de soudure discret à un endroit approprié aurait suffi. Mais si la devise du grand-père était ça peut servir, la sienne était plutôt on ne sait jamais. Avec le recul je me demande s’il n’y avait pas là une sorte aussi de règlement de compte avec le passé — j’ignore de quelle manière, ni pourquoi, mais il s’était vraiment acharné sur ces pauvres objets, comme avec sadisme.

Je pense qu’il y avait aussi, réellement, une peur pour nous, ou ses petits-enfants, et qu’ils les avait ainsi mutilés pour que l’on n’ait pas l’envie de jouer avec, ce qui n’aurait pas manqué d’être s’ils avaient conservé leur apparence. Il y avait aussi chez les grands-parents, une baïonnette que ma grand-mère avait ramassée après l’armistice de 1918 sur les champs de bataille où l’école les avait conduits se rendre compte. Un vrai perce-bedaine, un truc à tuer sans effort, rapidement et sans bavure. Avec une très belle poignée ergonomique, en cuivre rouge, très doux au toucher. J’ai joué à Zorro des heures avec, en cachette, dans le sous-sol du grand-père qui la gardait dans son établi, avec un bouchon de Bordeaux piqué au bout. Je l’ai récupérée ensuite, gardée quelques années et lors d’un déménagement, l’ai bazardée dans un vide-grenier. Je n’aurais pas dû le faire sans en parler aux frères, parce que c’était un patrimoine familial, mais je me disais à l’époque qu’une arme de guerre ne pouvait apporter que de mauvaises choses dans une maison ; et que je ne me serais jamais pardonné qu’il arrive accident à mes enfants ou les leurs, à cause de ce truc qui avait pourtant été mon jouet favori à moi — mais je jouais tout seul, et j’ai eu de la chance. Il y avait peut-être de ça aussi dans son geste.

Et les pistolets de l’Arnest, que sont-ils devenus ? vous entends-je questionner d’ici. À la mort de mon père, ma mère a fait un grand tri dans la maison, avant de partir vivre en appartement. Elle est tombée sur les pistolets, nous a interrogés sur la conduite à tenir. Je savais qu’ils étaient inoffensifs et sans valeur, mais il y avait avec eux quelques balles toujours potentiellement dangereuses. Lui ai conseillé de téléphoner à la gendarmerie. En fait les gendarmes n’en ont pas voulu, ils lui ont dépêché une équipe de démineurs venant de Bordeaux (60 km !) Émotion dans le quartier quand la camionnette bleue s’est garée devant la maison (il me plaît de penser avec gyrophare allumé, mais je n’oserais pas l’affirmer) et que quatre balaises de flics en uniforme en sont descendus pour revenir cinq minutes après portant la boîte à chaussures du grand-père Eugène, avec dedans, cinq balles, et deux pistolets mutilés et confits dans la soudure.

Mais bon, prudence est mère de sûreté.