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Jour tranquille place de Clichy

05-06-2017

C’était un de ces beaux moments de rencontre, après un de ces magnifiques récitals d’orgue que Bertrand Ferrier a parmi ses multiples talents celui d’organiser, à l’église St André de l’Europe à Paris dans le cadre du festival Komm Bach. Un excellent organiste, Jean-Luc Thellin, dans un très beau programme Bach, Fauré, Franck, Liszt, et improvisation.

On avait convenu de se retrouver après le concert avec deux amis Facebook de longue date, avec qui on se suit gentiment mais on ne s’était jamais rencontrés In Real Life.

J’étais un peu inquiet sur la tournure qu’allait prendre la rencontre parce que j’avais bien évidemment des points d’accroche avec l’une et l’autre, mais dans des registres différents, et eux ne se connaissaient pas du tout. J’avais un peu le souci que chacun(e) y trouve bien son compte et ne se sente pas la troisième roue de la charrette, et moi au milieu de tout ça.

Mais c’était sans compter sans l’intelligence et la courtoisie de chacun, que j’ai une fâcheuse tendance à parler de moi quand on me tend des perches, et que l’on finit toujours par se retrouver, autour de la musique. Et quand la Plus belle fille du monde est venue nous rejoindre un peu plus tard on discutait tranquillement entre vieux potes. Qui sont ces gens, comment en fait ils s’étaient déjà rencontrés sans le savoir mériterait bien un billet de blog, ce que j’aurais sans doute fait s’il n’y avait pas eu un autre petit évènement.

Donc je dégustais le fait que ça se passe bien, à un « détail » près. On avait choisi une terrasse de bistrot un peu en retrait de la place de Clichy, à cause du bruit, une rue plus tranquille. En face de nous il y avait un vieux théâtre ou cinéma désaffecté, et une fille SDF sans doute, qui dormait sur les marches, au milieu de bouteilles d’alcool dont une de rhum blanc.

Elle était juste en face de moi, entre les visages amis, et je ne pouvais pas ne pas voir la longue cuisse blanche et mate découverte jusque très très haut dans le sommeil de la fille, une jambe nerveuse, je pensais, de coureuse de fond ou de danseuse de tango. Et me demandais à quoi ressemblait le reste de la fille.

Elle s’est réveillée, a plongé aussitôt sur la bouteille de rhum au goulot, et pendant une heure ça n’a plus été qu’une suite de vociférations de rage et de désespoir, d’agressions envers les passants, et contre un malheureux container à poubelles qui se trouvait là. Cris rauques envers le monde entier, on se demandait comment elle pouvait avoir encore de la voix après ça.

Elle portait un blouson noir et en bas sans doute pas grand-chose puisque debout aussi on lui voyait jusqu’à la fesse ; et des promesses de la jambe nerveuse dans le sommeil, on voyait surtout à la verticale une fesse blette et fanée, tombant en plis successifs sur une cuisse démusclée par les privations et les excès. Difficile de lui donner un âge ; on voyait juste qu’elle avait ou aurait été très belle, et paraissait vieillie prématurément par la misère.

Alors nous autres on essayait de faire comme si elle n’était pas là, avec nos petites histoires gentillettes, sur nos goûts, les gens qu’on aimait, nos petites vies tranquilles de gens qui aiment les gens, les bouquins, la photo, faire de la musique ou en écouter, et qui gardent pour eux leurs petits moments de détresse intérieure. Mais on ne pouvait pas se détacher des cris de bête, du compagnon de rue de la fille qui lui gueulait de la fermer, des passants qu’elle prenait à bras le corps pour les insulter. À se dire qu’est-ce qu’on pourrait y faire, et dans la foulée : rien, sauf à se faire insulter et tabasser.

Au bout d’une heure et demie une voiture de police est arrivée, sans doute prévenue par le bistrot qui subissait ça depuis une semaine, nous a dit ensuite le serveur. Au début elle dessinait, il la pensait artiste. Et depuis six jours c’était ça tout le temps, alcool et violence, à s’en prendre aussi aux serveurs, aux clients.

Ils étaient quatre jeunes flics, une équipe mixte. Ça s’est passé derrière la voiture donc je n’ai pas bien vu, mais ils l’ont emmenée sans violence, menottée les mains derrière le dos quand même. J’ai trouvé ça un peu dur, qu’on traite une fille à la rue comme un dealer ou un criminel, mais bon, elle était aussi violente, et j’ai connu autrefois comme pompier la difficulté de gérer les gens alcoolisés (« énolisés », comme disent les médicos). Un peu comme de mettre un tord-nez à un cheval réticent quand on le ferre : c’est pas ce qu’il y a de plus amical mais c’est une violence qui en évite une pire encore, je me suis dit. Et puis elle allait se retrouver en cellule de dégrisement, au moins elle serait surveillée et au chaud pour la nuit, et on lui donnerait peut-être à manger, j’ai pensé aussi. Pour avoir côtoyé pas mal les flics, gendarmes ou policiers, en intervention dans mes années pompiers j’ai estime et respect pour leur travail et la façon dont ils l’exercent généralement – c’est un métier dont on ne voit que le côté répression, à tort.

Donc on a été un peu soulagés qu’ils l’embarquent, même si on savait bien que ça ne réglerait rien pour elle, au moins on n’avait plus les cris dans les oreilles et le spectacle sous les yeux. C’est ça le problème des grandes villes, la misère elle est partout mais ici elle se voit davantage.

Juste un truc qui nous a chiffonnés, quand la voiture a dégagé le champ visuel : le sac à main de la fille, et son petit sac à dos, étaient restés sur les marches du cinéma, avec les cannettes et bouteilles vides. À quatre balaises armés pour interpeller une fille presque nue de quarante-cinq kilos, aucun n’avait pensé à les prendre ? On s’est regardés en se posant la même question. Même pas un gros sac à dos de routard, non. Un sac à main, et un petit sac de balade. Avec sans doute dedans les papiers de la fille, et son peu d’argent si elle en avait ce qui n’est pas certain.

La voiture était arrêtée au feu de la place Clichy à trente mètres, j’ai couru, toqué à la vitre « excusez-moi monsieur, mais le sac de la dame, il est resté sur le trottoir… – Ah, zut, c’est vrai, bah, vous inquiétez pas, il va pas y rester longtemps ». Je ne suis pas sûr à 100 % de la phrase, dans le bruit de la circulation. Peut-être il voulait dire qu’ils n’allait pas garder la fille longtemps, qu’elle allait revenir rapidement. Ou qu’il croyait que le sac nous dérangeait. Je ne suis pas vif d’esprit, je comprends lentement souvent, j’ai encore moins l’esprit de répartie, là je n’ai carrément pas compris. Et j’étais là pour boire un pot avec des amis, pas pour expliquer à un policier que des papiers d’identité, c’est important, je le sais bien pour avoir perdu les miens la semaine dernière en Écosse, et le bordel que ça a été pour rentrer. Alors j’imagine pour une fille à la rue, à qui on doit les demander sans arrêt (peut-être qu’ils les avaient déjà pris, d’ailleurs, et qu’ils n’étaient plus dans le sac). Mais dans la période pompiers, on y faisait hyper gaffe aux sacs et affaires des victimes d’accidents sur la voie publique, on ramassait tout et on les donnait aux flics, justement.

Mais ça a duré moins de temps qu’il ne faut pour vous le raconter, le feu passait au vert, il a remonté sa vitre et ils sont partis.

Les sacs sont restés sur les marches du cinéma avec la bouteille de Négrita, nous on a payé nos thés et bières et on s’est dit au-revoir les amis, promis à la prochaine, maintenant qu’on se connaît en vrai.

Après tu te réveilles à deux heures parce que tu as froid ou envie de pisser, tu repasses le truc, en boucle, jusqu’à te rhabiller et le jeter sur l’ordi.