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Glencoe, 2017

02-06-2018

Je fais moins de photo qu’avant mais encore un peu de loin en loin, ou de temps en temps. Et quand c’est de la photo pour le plaisir de la photo, pas pour mettre une image sur le Bon coin ou Facebook, c’est en argentique — d’ailleurs je n’ai toujours pas d’appareil numérique « sérieux » si tant est que l’expression ait un sens. Mais je suis devenu flemmard sur le développement des films qui ne m’amuse plus autant qu’avant. Ajoutez à ça que j’ai toujours été un procrastinateur chronique, mais que ça ne s’arrange pas avec l’âge. Donc il peut se passer des mois entre la prise de vue, et le développement du film.

Le point culminant de ma carrière de photographe procrastinateur c’est quand même le film couleur récupéré au labo cette semaine. Parce que si pour le noir et blanc, il fait se mettre les mains dans la patouille, la couleur, je ne la développe pas. Avant j’envoyais les films depuis la Charente-Maritime chez Négatif plus à Paris, et les récupérais à la Poste (quand ils n’avaient pas égaré l’enveloppe derrière un classeur) de Tonnay-Charente.

Maintenant on habite à Paris, à quelques mètres, quelques pas, du labo Central Dupon dont on voit la façade arrière depuis notre chambre (on est au premier, d’où les barreaux qui étaient là avant nous, n’allez pas croire des choses). Donc c’est pas trop compliqué de porter le film chez Central Dupon, et le récupérer deux jours après. Mais j’ai quand même mis un an à le faire.

Mais la magie de la procrastination photographique, ce que j’appelle la parallaxe temporelle, c’est de découvrir les photos si longtemps après. Souvent on ne se souvient plus où c’était, parfois même on ne se souvient même pas avoir vu ça, ni pourquoi on l’a photographié.

Et puis parfois un souvenir qui revient, et à ce moment-là ce n’est plus l’aspect « esthétique » ou « artistique » qui compte, mais juste le souvenir que l’image réactive. Il m’aura fallu des années pour comprendre ça, et délibérément ne plus rechercher ni m’intéresser à la « belle photo » mais juste à celle qui m’évoque réellement quelque chose — ce qui est évidemment plus délicat à partager ensuite (mais, y’a rien dans ta photo ?) Revenir aux sources, finalement de la photo en amateur, garder trace.

Je me souviens de cet endroit, c’était la grandiose vallée de Glencoe, notre premier jour en Écosse. J’étais tétanisé au volant de la petite voiture japonaise, ou coréenne, de location (bleue) par la conduite à gauche (ou à droite, enfin, on roule à gauche avec le volant à droite, si je me souviens bien) et cramponné à mon volant à tenter de rester sur la trajectoire sans aller mordre trop souvent le bas-côté.

Le paysage était extraordinaire, vraiment. On venait de passer un col avec un paysage carrément sublime, et je n’avais pas pu arrêter la voiture parce que d’autres voitures derrière, et pas de place sur le bas-côté. Et j’avais dû penser que si je m’arrêtais à chaque beau paysage, on n’était pas rendu au gite le soir. Bref, on entrait dans la vallée de Glencoe, là où a été tourné le James Bond Skyfall entre autres, pour dire si c’est beau.

On venait juste d’y entrer, quand apparaît devant nous un gros camion-citerne. Ça m’a fait penser au fameux camion de Spielberg dans Duel.

On lambinait derrière le camion, la lumière était magnifique comme cela se produit arrive plusieurs fois par heure en Écosse. J’ai demandé à la Plus belle fille du monde qui se trouvait là, ça tombait bien, de me passer le Nikon chargé en couleur. Manque de bol, il portait le 35mm, et je voulais le 55mm, à moins que ça ne soit l’inverse, il fallait donc les permuter.

C’est pas compliqué, et c’est vite fait, de changer un objectif quand tu en as l’habitude et que tu le fais calmement. Mais n’ayant eu que des appareils avec zoom, elle ne l’avait jamais fait, n’y arrivait pas, s’énervait. La route étroite, le camion devant, une voiture derrière, je ne pouvais pas lâcher le volant ni regarder ce qu’elle faisait pour la guider. Ça lui a pris à peu près dix minutes pour changer les objectifs, n’a pas voulu ensuite me donner l’appareil pour que je prenne la photo en conduisant, et donc c’est elle qui a pris la photo, comme on sortait de la vallée. Le temps était en train de tourner à la pluie, comme cela se produit plusieurs fois par heure en Écosse.

Et quand je lui ai dit ensuite, comme c’était beau, la vallée de Glencoe, elle m’a dit qu’elle n’en avait rien vu, occupée qu’elle était à essayer de changer les f. objectifs sur les f. boîtiers.

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Glencoe, Écosse, 2017. Photo Agnès B.

Photo(s) J.Bon, licence CC-BY-NC-SA
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